Bilan Cinéma 2021 : l’année de la femme

Cette année cinéma 2021 fut incontestablement l’année d’une timide reprise de la fréquentation des salles (sur une durée approximativement équivalente de huit mois, comme en 2020). Mais elle fut surtout celle de l’éclosion à tous les niveaux de la femme, en particulier en tant que metteur en scène. Il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas s’en rendre compte, ou plutôt ne pas vouloir le voir, avec beaucoup de mauvaise foi, pour bon nombre de critiques. Cette année 2021, un ultime verrou a sauté de manière peut-être irréversible. Pour la première fois de l’histoire du cinéma, les femmes ont réalisé cette année de bien meilleurs films que leurs collègues masculins. Un changement de paradigme s’est produit. Un sortilège a été vaincu.

Le verrou a sauté

En effet, cette année, sur les quatre récompenses majeures de l’année cinématographique (Oscar du meilleur film, Ours d’or de Berlin, Palme d’or de Cannes, Lion d’or de Venise), trois sur quatre ont été remportées par des femmes (Chloé Zhao pour Nomadland, Julia Ducournau pour Titane, Audrey Diwan pour L’Evénement), Trois oeuvres extrêmement différentes mais toutes porteuses d’un regard différent, moderne, d’une nouvelle façon de voir le monde, à laquelle des décennies de récits masculins ne nous avaient guère habitués. Seul Bad luck banging or loony porn du roumain Radu Jude constituait l’exception à Berlin. Néanmoins, il faudrait aussi être aveugle pour ne pas s’apercevoir qu’une femme se trouve au coeur de ce film, et du mécanisme d’exclusion qui en constitue le ressort narratif.

On pressentait que le verrou allait sauter un jour, on le souhaitait même ardemment, mais on ne se doutait pas forcément que cela allait arriver cette année, en cet an II de la pandémie. Certes, les femmes ont déjà connu quelques victoires lors des décennies précédentes mais elles étaient toutes extrêmement isolées : Sans toit ni loi d’Agnès Varda (Lion d’or à Venise en 1984), La Leçon de piano de Jane Campion (Palme d’or en 1993, ex aequo avec Adieu ma concubine de Chen Kaige) ou encore Démineurs de Kathryn Bigelow (Oscar du meilleur film en 2010). Il fallait pour rompre le sortilège que ces victoires se reproduisent, qu’une femme remporte à nouveau l’Oscar du meilleur film ou la Palme d’or cannoise. On sentait depuis 2014 et la présidence cannoise de Jane Campion, un certain frémissement, une attente fébrile. Lady Jane, cette année-là, était la toute première femme réalisatrice à présider le prestigieux jury cannois, mais avait déjà annoncé qu’elle ne récompenserait pas des films en fonction du genre de leur auteur/autrice. A l’arrivée, aucune des deux femmes en compétition, Alice Rohrwacher (Les Merveilles, grand prix du jury, tout de même) ou Naomi Kawase (Still the water) n’ont remporté la récompense suprême. En 2016, Toni Erdmann de l’allemande Maren Ade, était annoncé grand favori de la critique et du public pour la Palme d’or avant que le jury de George Miller n’en décide autrement et ne célèbre pour la deuxième fois Ken Loach (Moi, Daniel Blake). Rebelote en 2018 pour Alice Rohrwacher (Heureux comme Lazzaro) qui obtient un prix du scénario. Enfin, en 2019, même punition pour Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) et Mati Diop (Atlantique), citées au palmarès, mais sans être les lauréates principales à l’arrivée. Du côté des Oscars, si Sofia Coppola ou Greta Gerwig obtenaient de-ci de-là quelques nominations voire des récompenses du meilleur scénario original, l’Oscar du meilleur film leur échappait toujours, sans qu’elles puissent vaincre le signe indien.

Par conséquent, ce triomphe sur toute la ligne en 2021 fait non seulement plaisir mais n’était que justice, en raison de l’excellence des films présentés : Nomadland se détachait largement aux Oscars ; Titane a provoqué une onde de choc disruptive qui laissait seulement indifférents ou hostiles certains critiques réactionnaires ; L’Evénement, par son intensité et son sujet, grillait sur le fil les oeuvres pourtant méritantes de Jane Campion et Paolo Sorrentino. Alors, certes, au quotidien, les hommes continuent à tourner 75 à 80% des films (contre 20 à 25 pour les femmes) mais désormais au plus haut niveau, les femmes peuvent enfin rivaliser pour les récompenses les plus prestigieuses. Le plafond de verre a été brisé, les réalisatrices effectuant en 2021 un tir groupé absolument remarquable. La période de confinement a-t-elle permis un autre regard sur les films réalisés par des femmes? Depuis #MeToo, une prise de conscience a-t-elle eu aussi lieu chez elles et leur production s’est-elle améliorée en nombre et en qualité? Oui, certainement, sur les deux points, de manière concomitante. Le regard a changé ; les oeuvres se sont améliorées. Ces deux phénomènes ont conduit au résultat imprévisible suivant : dans les tops de fin d’année, les films de femmes sont au moins ou quasiment aussi présents que ceux de leurs confrères masculins. Si l’on rajoute en effet aux films déjà cités, Matrix Resurrections de Lana Wachowski, Milla de Shannon Murphy, True Mothers de Naomi Kawase, First Cow de Kelly Reichardt, Petite Maman de Céline Sciamma, Une Histoire d’amour et de désir de Leyla Bouzid, Bonne mère de Hafsia Herzi, Slalom de Charlène Favier, La Fracture de Catherine Corsini, Aline de Valérie Lemercier, Delphine et Carole Insoumuses de Callisto McNulty, The Power of the Dog de Jane Campion, La Voix d’Aïda de Jasmila Žbanić, The Nightingale de Jennifer Kent, Pleasure de Ninja Thyberg, Promising Young Woman de Emerald Fennell, Saint Maud de Rose Glass, etc. Autant dire que les femmes ont très largement dominé cette année cinématographique….On ne peut que s’en réjouir. Est-ce un phénomène passager ou un changement d’ère (d’air) durable? L’avenir le dira.

Les femmes sont partout

Car, même quand les femmes ne réalisent pas, elles se trouvent devant la caméra, principal sujet (et non plus objet) d’observation et de fascination. Dans les meilleurs films réalisés par des hommes cette année, cette obsession de la femme et des problématiques qui y sont afférentes se montrait évidente. Ces films peuvent se diviser en deux catégories : 1) ceux qui sont résolument « women-friendly » (Last Night in Soho d’Edgar Wright, Le Dernier Duel de Ridley Scott, Madres Paralelas de Pedro Almodóvar). Dans Last Night in Soho ou Madres Paralelas, toute l’histoire est racontée du point de vue des femmes. On peut même souligner que dans le film d’Edgar Wright, les coupables sont clairement désignés comme appartenant à la gent masculine, ce qui est assez remarquable de la part d’un metteur en scène homme. Quant à Ridley Scott, il n’hésite pas à souligner que la version de Marguerite de Carrouges représente la vérité, au mépris de tout suspense ou de toute ambiguïté. D’une certaine manière, mais à un degré nettement moindre, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul raconte son étrange histoire de bruit inexplicable à travers le regard d’une femme (Tilda Swinton). De même, la part la plus touchante de Drive my car de Ryusuke Hamaguchi s’exprime à travers ses personnages féminins, une quasi-autiste, la conductrice, et l’actrice sourde-muette qui s’exprime par le langage des signes. 2) ceux qui représentent davantage une sorte de mea culpa par rapport à la masculinité toxique qui a pu s’exercer envers des femmes (Annette de Leos Carax, Tromperie d’Arnaud Desplechin, Julie (en douze chapitres) de Joachim Trier, via le personnage de l’auteur de B.D., voire le premier segment de The French Dispatch de Wes Anderson, sur le peintre coupable de crimes injustifiables). Il est d’ailleurs assez troublant que Carax et Desplechin, cinéastes français de la même génération, aient tous les deux inclus dans leurs films respectifs des scènes de procès mettant en cause des hommes, étant plus ou moins leur reflet autobiographique, se repentant de comportements criminels, sinon complètement sexistes.

Le procès des réseaux sociaux

Dépassant largement la problématique féministe, la thématique des réseaux sociaux a été très présente, voire omniprésente cette année. Tous les films se déroulant à notre époque contemporaine n’y ont pas échappé, cf. en particulier Don’t Look up d’Adam McKay, formidablement prompt à saisir les tares de notre civilisation qui s’y expriment. Le 15 décembre, le cinéma a même effectué un grand écart impressionnant, puisque les deux films vedettes qui sortaient ce jour-là évoquaient directement ce thème, Un Héros d’Asghar Farhadi, sur un homme ordinaire pris dans l’engrenage des réseaux sociaux, et Spider-Man : No way home, de Jon Watts, où Peter Parker ne parvient pas à échapper à la célébrité et aux mauvaises rumeurs.

Mother!

Qui dit femme, dit souvent mère. Ceci explique que le thème de la maternité s’est montré omniprésent dans le cinéma de 2021. Au-delà des différences de représentation et de style, c’est ainsi l’énorme point commun entre Titane et L’Evénement, de montrer une expérience de la maternité, douloureuse, âpre et difficile. Dans le premier, c’est la gestation et l’accouchement qui s’avèrent particulièrement pénibles et repoussants ; dans L’Evénement, c’est l’avortement qui se révèle être une quête nécessaire et pourtant presque impossible. Hormis ces deux films-phares de l’année, la maternité a été aussi en 2021 étrange (Annette, le bébé-marionnette), brève et tragique (The Nightingale) ou finalement réconciliatrice (Le Dernier Duel). Le nombre de films comptant le terme de mère dans leurs titres est assez impressionnant et significatif : Petite maman (une enfant rencontre sa mère au même âge), Bonne mère (hommage à une Mère Courage), True Mothers (la mère adoptive vs la mère biologique), Madres Paralelas (les mères qui échangent sans le vouloir leurs enfants à l’hôpital), etc. , comme si le thème de la maternité était révélateur d’une angoisse certaine face à l’expérience récente du confinement. Comment donner naissance à des enfants dans un monde aussi perturbé? D’un point de vue métaphorique, par rapport à la création considérée comme une gestation, comment accoucher d’une oeuvre valable dans un univers saturé de mots et de signes?

Angoulême

En 2021, la capitale fictionnelle s’appelait Angoulême, bien plus que Paris, Londres ou New York. On peut avouer en effet être troublé de voir que L’Evénement se passe à Angoulême, alors que dans le roman d’Annie Ernaux, l’action se déroule à Rouen. En plus de ce changement inexpliqué, sinon inexplicable, Wes Anderson a établi ses quartiers, phénomène inhabituel, à ….Angoulême pour le tournage de The French Dispatch, son hommage à la France et à la culture française. Enfin, chose moins surprenante, Illusions perdues de Xavier Giannoli, se déroule à son ouverture à Angoulême, berceau natal de Lucien de Rubempré, le protagoniste tristement arriviste de cette histoire édifiante d’Honoré de Balzac. Angoulême se retrouve donc à trois reprises centre névralgique de quelques-uns des meilleurs films de cette année, exprimant l’idée d’une France profonde, réelle et authentique.

Deux écrivains

Comme on a pu le comprendre dans le paragraphe précédent, deux écrivains ont dominé cette année 2021, tous les deux adaptés deux fois au cinéma : un géant de la littérature française, Honoré de Balzac (Illusions perdues, Eugénie Grandet) et un potentiel Prix Nobel de Littérature, Annie Ernaux (L’Evénement, Passion simple). Tout les sépare ou presque, le genre, le siècle, le style prolixe chez Balzac, minimaliste chez Ernaux, hormis une ambition commune, rendre compte des soubresauts et des préoccupations de leurs époques respectives. Balzac est toujours aussi actuel en peignant les arrivistes sans scrupules qui renient leurs attachements d’hier pour pouvoir se faire de leurs cadavres un marchepied ; Annie Ernaux, longtemps dans l’ombre de Duras, a pris une importance croissante avec les années, incarnant une figure de proue de la littérature féminine, sinon féministe, de ces dernières décennies, en particulier avec L’Evénement (récit d’un avortement dans les années soixante, à l’époque où ce fait était puni de prison).

Deux actrices, deux acteurs

Le confinement a accéléré par la suite le rythme des sorties et concentré en une seule année 2021 ce qui représentait parfois le travail de deux ans. Cela s’est vu en particulier pour deux actrices qu’on ne pouvait guère éviter, si on allait un minimum au cinéma cette année : Léa Seydoux à l’affiche quatre fois cette année (France, The French Dispatch, Mourir peut attendre, Tromperie) et Vicky Krieps, seulement trois fois (Old, Bergman Island, Serre moi fort). quasiment toujours dans des rôles principaux. Pertinence des choix, grand écart dans l’incarnation des personnages, talent évident. Le même phénomène s’est produit à un moindre degré pour deux acteurs, Timothée Chalamet (Dune, Don’t look up, The French Dispatch) et Willem Dafoe (Spider-Man : No way home, The Card Counter, et décidément The French Dispatch). La pandémie a parfois paradoxalement facilité le don d’ubiquité.

Trois metteurs en scène

La pandémie a aussi permis à certains metteurs en scène de sortir deux films la même année, performance rare qui n’est dévolue normalement qu’à certains stakhanovistes comme Steven Spielberg (par exemple, Jurassic Park et La Liste de Schindler en 1993 ou plus récemment, en 2018, Pentagon Papers et Ready Player one). En 2021, c’était le tour de Chloé Zhao, ouvrant l’année avec Nomadland et la clôturant quasiment avec Les Eternels, deux films apparemment aux antipodes l’un de l’autre ; de Ridley Scott, réalisant deux films à 83 ans, Le Dernier Duel et House of Gucci, deux films d’époque mais concernant deux périodes différentes (le Moyen-Age et les années 80-90) ; et enfin Edgar Wright, sortant Last night in Soho, fiction originale et The Sparks Brothers, documentaire-hommage à l’un des groupes les plus brillants et endurants (50 ans de carrière!) de l’histoire du rock. Comme pour les acteurs, il est facile de constater un grand écart entre les projets et à chaque fois un talent évident dans leur réussite.

Trois exhumations

La scène fondamentale de l’année 2021 aura sans doute été l’excavation de squelettes, expression d’une fascination pour la mort et d’une obsession sans doute née pendant le confinement. Trois fois cette scène s’est rejouée dans des films extrêmement différents et éloignés les uns des autres : dans First Cow, Kelly Reichardt ouvre son film sur l’exhumation de deux squelettes inséparables, liés par une amitié indéfectible ; dans Memoria, c’est lors de la construction interminable d’un tunnel sous la cordillère des Andes, que des éléments de squelette finissent par apparaître ; enfin, dans Madres paralelas, Janis commandite l’excavation d’une fosse commune afin de retrouver son grand-père ainsi que d’autres victimes de la guerre d’Espagne. Comment se réconcilier avec nos morts, symbole d’une culpabilité inaltérable ; dans une démarche socratique, comment se réconcilier avec la mort, tel a été le programme cinématographique en filigrane de cette année 2021.

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