First Cow : l’homme l’amitié

Lorsqu’une oeuvre se construit, un auteur ou metteur en scène a le choix entre varier le plus possible ses centres d’intérêt, soit répéter inlassablement le même motif ou le même style. A son septième film d’une oeuvre à ce jour immaculée, Kelly Reichardt a choisi de continuer à varier les thématiques, les genres, les styles. Surtout ne pas se répéter, faire le film suivant à l’opposé du précédent, comme le faisait un certain François Truffaut. Ce refus de la répétition n’empêche pourtant pas une reprise de certains thèmes ou genres. First Cow est donc le deuxième film d’époque de Kelly Reichardt, une sorte de « western » si l’on considère que Kelly Reichardt réinvente totalement le genre pour le transformer en film indépendant, revisitant le mythe d’une Amérique conquérante et sans reproches,

Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise. Rêvant tous deux d’une vie meilleure, ils montent un modeste commerce de beignets qui ne tarde pas à faire fureur auprès des pionniers de l’Ouest, en proie au mal du pays. Le succès de leur recette tient à un ingrédient secret : le lait qu’ils tirent clandestinement chaque nuit de la première vache introduite en Amérique, propriété exclusive d’un notable des environs.

First Cow est donc le deuxième film d’époque de Kelly Reichardt, une sorte de « western » si l’on considère que Kelly Reichardt réinvente totalement le genre pour le transformer en film indépendant, revisitant le mythe d’une Amérique conquérante et sans reproches,

Si l’on considère globalement l’oeuvre de Kelly Reichardt, il serait possible de tirer une ligne entre River of grass et Certaines femmes, le fil rouge étant la description de la condition de femmes plus ou moins délaissées, insatisfaites, frustrées. First Cow appartient manifestement à l’autre pôle de l’oeuvre, celui dédié aux amitiés masculines ou animales (Old Joy, Wendy et Lucy). Comme l’indique la citation de William Blake en exergue du film : « L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié ». On retrouve en effet au centre de First Cow une amitié entre deux hommes, avec en plus une relation particulière entre un animal et un homme, la vache remplaçant la chienne Lucy. Néanmoins, à la différence de Old Joy qui constatait les reliques d’une amitié en pleine déliquescence, First Cow voit s’affirmer la naissance d’une amitié masculine en plein épanouissement. Entre Cookie et King-Lu, se conclut une association d’affaires, le commerce de beignets, mais également un lien quasi-fraternel entre deux marginaux de l’Amérique du dix-neuvième siècle. La vache tient dans cette relation un rôle intermédiaire mais central puisque c’est elle qui fournit l’ingrédient nécessaire à la réussite de leur commerce. Kelly Reichardt profite de l’histoire de ce délit mineur (le vol nocturne de lait) pour dresser en miroir le procès d’une Amérique capitaliste qui était déjà en germe à l’époque, reposant sur l’appropriation de territoires et le rejet des Indiens.

Là où les choses se compliquent, c’est qu’en plus de la description d’une relation d’amitié, First Cow est aussi un film d’époque, un « western » indépendant, comme l’a été en son temps La Dernière Piste. Les fans de western seront sans doute assez décontenancés par le choix du format 4:3 et par l’absence quasi-totale d’action dans la première partie du film, l’essentiel se passant en conversations paisibles dans une pénombre savamment éclairée. Or, si l’on y réfléchit, Reichardt a simplement donné la durée nécessaire pour qu’une amitié naisse à l’écran. Or c’est exactement ce qui se passe, le spectateur a l’impression réelle de suivre et de connaître le vécu de ces deux personnes isolées en forêt et donc de ressentir leur amitié naissante, voire de la partager. On se souvient de l’impression ahurissante de réalisme documentaire qui se dégage de La Dernière Piste et en a fait le film fascinant que l’on sait.

Au fur et à mesure que First Cow avance, le film s’ouvre de plus en plus à la nature (la scène en pirogue), ainsi qu’au reste de l’humanité (le fort) et achève de convaincre. La deuxième partie s’épanouit totalement entre comédie (irrésistible Toby Jones) et drame ‘(l’attente angoissante d’un coup de feu hypothétique). La fin très belle, parmi les plus émouvantes des films de Kelly Reichardt, boucle parfaitement l’histoire, en montrant que l’Amérique d’aujourd’hui s’est bâtie sur les cadavres d’innocents d’alors.

3.5

RÉALISATEUR : Kelly Reichardt
NATIONALITÉ : américaine
AVEC : John Magaro, Orion Lee, Toby Jones.
GENRE : Western, drame 
DURÉE : 2h02
DISTRIBUTEUR : Condor Distribution 
SORTIE LE 20 octobre 2021

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