Une histoire d’amour et de désir : désir désirs

Présenté en clôture de la Semaine de la Critique, Une histoire d’amour et de désir a créé la surprise en portant magnifiquement son titre qui s’avère bien loin d’être mensonger. En narrant le chemin tortueux qu’un étudiant d’origine algérienne va prendre pour accorder son amour et son désir, Leyla Bouzid, déjà remarquée pour A peine j’ouvre les yeux, parvient à se créer une place intéressante sur la carte du cinéma français, rejoignant Kechiche (Mektoub my love) ou Hafsia Herzi (Tu mérites un amour) dans l’exploration de la carte du Tendre. Un très joli film, intime et contemporain, qui mériterait d’obtenir un véritable succès public.

Ahmed, 18 ans, est français d’origine algérienne. Il a grandi en banlieue parisienne. Sur les bancs de la fac, il rencontre Farah, une jeune Tunisienne pleine d’énergie fraîchement débarquée de Tunis. Tout en découvrant un corpus de littérature arabe sensuelle et érotique dont il ne soupçonnait pas l’existence, Ahmed tombe très amoureux de cette fille, et bien que littéralement submergé par le désir, il va tenter d’y résister.

Un très joli film, intime et contemporain, qui mériterait d’obtenir un véritable succès public.

« Ah Jeanne, quel long chemin il m’a fallu pour aller jusqu’à toi  » , cette exclamation finale, issue de Pickpocket de Robert Bresson, garde toute son actualité, au vu d‘Une Histoire d’amour et de désir. Quand Ahmed rencontre Farah dans un cours de fac, le coup de foudre est immédiat de son côté et elle ne se montre guère farouche à ses attentions. La relation aurait pu se résumer à un banal « coup d’un soir ». Mais la nature torturée d’Ahmed (excellent Sami Outalbali, déjà vu dans Sex education, la série Netflix), ne parvenant pas à accorder son puritanisme coincé et l’exigence de ses pulsions sensuelles et sexuelles, va transformer ce simple flirt en passion dévorante, digne de l’amour courtois des Chevaliers de la Table Ronde. Leyla Bouzid ose ainsi lever un tabou en montrant un phénomène souvent laissé par pudeur dans l’ombre, la virginité des garçons et leur crainte de franchir le pas. Car Ahmed se trouve coincé dans un puritanisme d’un autre âge, ne parvenant pas par exemple à admettre que sa petite soeur a une vie amoureuse bien plus active que la sienne. On pourrait mettre les réactions d’Ahmed sur le compte d’une timidité bien trop envahissante mais il s’agit aussi, voire surtout d’un puritanisme qui ne parvient pas à unifier amour romantique et sexe sauvage, comme en témoignent ses séances de masturbation frénétique, montrant que la belle Farah (formidable et troublante Zbeida Belhajamor, sensuelle jusqu’au bout des ongles) est loin de le laisser indifférent.

Avec beaucoup de crédibilité, Leyla Bouzid montre ainsi des étudiants d’origine maghrébine parfaitement intégrés, complètement étrangers à l’endoctrinement terroriste et s’attachant à découvrir les secrets et délices de la littérature arabe à la Sorbonne, reflet de l’expérience universitaire de la réalisatrice. Seuls quelques relents machistes peuvent exprimer une misogynie atavique et culturelle, par exemple cette tendance à considérer Farah comme une fille facile, sur son apparence a priori libérée, alors qu’elle a connu très peu de garçons. Leyla Bouzid dresse ainsi avec une grande justesse le portrait de cette génération d’immigrés de la deuxième génération qui ont perdu le fil avec leur culture ancestrale, car leurs parents n’ont pas pris le soin de leur transmettre la langue arabe, cf. cette formidable scène où Ahmed doit demander à son père de lui traduire le langage de Farah.

En nous contant cette histoire, en inversant les priorités des relations sentimentales contemporaines, où l’on couche parfois bien avant d’aimer, Leyla Bouzid essaie de réinventer l’amour en montrant qu’il s’agit de bien plus que de sexe, voire que le sexe n’est finalement que la résultante d’un romantisme exacerbé, la relation ayant bien plus de chances de durer dans ce sens que dans l’autre. C’est le dernier film présenté en sélection par Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la Critique pendant dix ans. Nous le regretterons, ainsi que sa culture, son ouverture au monde et ses lumières, surtout au vu des temps sombres qui semblent nous attendre. Ce film semble résumer et parfaitement conclure par son titre toute son oeuvre de critique et le rapport spécifique au cinéma qu’il n’a cessé d’enseigner et de prodiguer.

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RÉALISATEUR :  Leyla Bouzid
NATIONALITÉ : française, algérienne
AVEC : Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor
GENRE : Drame, Romance
DURÉE : 1h42
DISTRIBUTEUR : Pyramide Distribution
SORTIE LE 1er septembre 2021

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