Memoria : seul sur le toit du monde

Il n’est pas véritablement possible de juger des films d’Apichatpong Weerasethakul comme des autres, tant ils appartiennent autant à l’art contemporain qu’au cinéma. C’est pourtant le premier film international de Weerasethakul avec une star mondiale, Tilda Swinton, et qui plus est, dans un pays étranger pour lui, la Colombie, en lieu et place de sa chère Thaïlande. « Jo », d’après son petit surnom, n’y renonce pas pour autant à son style contemplatif et mystique et n’y fait absolument aucune concession à plus d’accessibilité. Il livre avec Memoria un nouveau témoignage poétique sur le monde : l’insomnie, l’apocalypse, la nature, tels sont les thèmes qui vont structurer Memoria.

Une cultivatrice d’orchidées va à Bogotá rendre visite à sa sœur malade. Elle devient amie avec une archéologue chargée de veiller sur la construction interminable d’un tunnel sous la cordillère des Andes ; et elle devient aussi amie avec un musicien. Mais, toutes les nuits, elle est dérangée dans son sommeil par des bruits étranges et inquiétants.

Apichatpong Weeresethakul livre avec Memoria un nouveau témoignage poétique sur le monde : l’insomnie, l’apocalypse, la nature, tels sont les thèmes qui vont structurer Memoria.

Le spectateur lambda peut être légitimement surpris en voyant Memoria ou tout autre film de Weerasethakul. Son esthétique est faite de plans fixes « éternisants », qui paraissent s’éterniser en allant jusqu’au bout de leur durée, voulant communier avec l’éternité. Si l’on ajoute que les plans sont souvent mutiques, les dialogues n’entrant pas dans le schéma narratif principal de Weerasethakul, on comprendra aisément que les spectateurs pourraient ne pas se retrouver dans cette esthétique de la langueur. Néanmoins ce qui est tout à fait étonnant, c’est qu’avec un peu de persévérance, le cinéma de Weerasethakul est en fait très ouvert et accueillant. Tilda Swinton y intègre superbement sa présence majestueuse, tout comme Jeanne Balibar, même si, d’une certaine manière, cette distribution internationale, à l’inverse des comédiens thaïlandais dont Weerasethakul avait l’habitude dans ses précédents films, l’a paradoxalement amené vers plus de radicalité stylistique.

Car il ne faut pas grand’chose à Weerasethakul pour imposer son univers. Les plus beaux plans du Festival de Cannes 2021 (soit donc des plans fixes) appartiennent à Memoria. Ils s’installent en douceur puis captent la nature, le bruissement de l’univers, la rumeur du monde. Ils durent cinq, voire dix minutes. Ils pourraient durer une éternité que, très franchement, cela ne nous dérangerait pas. On pense en particulier à une simple conversation en plan fixe entre Tilda Swinton et un paysan, assis en contemplation de la nature. Il ne s’y passe quasiment rien et pourtant on ressent tout, telle une matière poreuse qui absorbe toutes les sensations et les sons, en particulier ce bruit qui rend fou et qui ne quittera plus votre tête après la projection. Cette caractéristique de la mise en scène de Weerasethakul semble absolument prodigieuse. D’un point de vue narratif, il lui faut également peu de choses pour installer son histoire, sur un prétexte d’obsession sonore qui va déboucher sur une thématique apocalyptique, voire même sur une apparition de soucoupe volante qui, chez d’autres, semblerait incongrue, sinon superflue, alors que chez lui, il s’agit d’une ouverture naturelle vers un autre monde.

3.5

RÉALISATEUR : Apichatpong Weeresethakul 
NATIONALITÉ : colombienne, thaîlandaise, américaine
AVEC : Tilda Swinton, Jeanne Balibar 
GENRE : drame
DURÉE : 2h16
DISTRIBUTEUR : New Story
SORTIE LE 17 novembre 2021

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