The French Dispatch : cachez-moi cette histoire que je ne saurais voir

Wes Anderson est un véritable magicien de la mise en scène, un virtuose des effets dont la perfection technique et artistique se nourrit d’elle-même. Lorsqu’on découvre The French Dispatch, en particulier ses quinze premières minutes, l’on ne peut s’empêcher de s’écrier tout ébaubi au pur génie, tant ses plans coulent et se succèdent limpidement selon un style immédiatement identifiable qui n’appartient qu’à lui. Pourtant, plus encore que dans ses précédentes réussites acclamées dans le monde entier (Moonrise Kingdom, The Grand Budapest Hotel), le ver se trouve déjà dans le fruit. En effet, autant les effets de mise en scène se font voyants et spectaculaires, autant l’intérêt pour ce qui pourrait ressembler à ses personnages se fait de plus en plus ténu. The French Dispatch pourrait représenter l’apogée de Wes Anderson en tant metteur en scène, maître des effets, et la quasi-disparition d’un Wes Anderson attaché à ses personnages qui ne sont plus que des pantins mécaniques corvéables à merci, assujettis à la toute-puissance impériale de sa mise en scène.

The French Dispatch met en scène un recueil d’histoires tirées du dernier numéro d’un magazine américain publié dans une ville française fictive du 20e siècle. Encadrées par une visite touristique et une nécrologie, trois histoires se succèdent : celle d’un peintre de l’école de l’éclaboussure amoureux de sa géôlière, une autre, inspirée de mai 1968, sur les barricades de l’Echiquier qui débouche sur une idylle inattendue et enfin une dernière sur un commissaire Nescaffier, qui a inventé la « gastronomie gendarmique », et se lance sur la piste des ravisseurs de son fils.

Wes Anderson se surpasse dans la surenchère esthétique, la multiplicité des plans dessinés au cordeau et le clignotement des séquences passant sans transition du noir et blanc à la couleur.

The French Dispatch est avant tout un film conceptuel. Son principe consiste à décalquer les rubriques d’une revue américaine parlant d’une ville imaginaire de France, Ennui-sur-Blasé. A travers ce principe, Wes Anderson rend hommage au journalisme et plus largement à la France telle qu’il la rêve. A cet égard, les dix premières minutes du film consacrées au guide touristique assuré par Owen Wilson s’avèrent magistrales de virtuosité. Le style Wes Anderson se trouve à son summum d’efficacité : surcadrages, travellings mesurés au double décimètre, inserts furtifs à la limite du subliminal.

C’est lorsque l’histoire (ou plutôt les histoires) commence que le bât commence à blesser quelque peu. Rien n’accroche vraiment dans cette suite de trois histoires où le contenu et les personnages passent délibérément au second plan. Le casting du film (mi-américain, mi-français) est tellement riche que certains acteurs – et non des moindres- sont réduits à de purs caméos. Wes Anderson se surpasse dans la surenchère esthétique, la multiplicité des plans dessinés au cordeau et le clignotement des séquences passant sans transition du noir et blanc à la couleur. On se souvient alors de cette phrase adressée à Mozart, « trop de notes« . Ici, Anderson pèche par trop de plans et une absence de profondeur dans ses histoires qui ne manquent pourtant pas d’inventivité. Seule l’âme reste un peu sur le bord de la route.

On pouvait pressentir ce devenir-mécanique des films de Wes Anderson dans certaines séquences de The Grand Budapest Hotel ou ses oeuvres d’animation (Le Fantastique Monsieur Fox, L’Ile aux Chiens) qui semblent avoir complètement décomplexé Anderson par rapport à ses relations aux humains. Lors de la troisième histoire, celle du Commissaire Nescaffier, Anderson prend même acte de la mutation latente de son cinéma en transformant son film tout simplement en oeuvre d’animation. En exprimant de telles réserves, on peut ainsi paraître faire la fine bouche devant un tel festin de rois – distribution exceptionnelle, élégance du style maniériste de la mise en scène, vignettes extrêmement minutieuses dans le moindre détail. Néanmoins il est possible de regretter le temps où Wes Anderson, dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom, était à la fois élégant et mélancolique, et pouvait nous faire frissonner par un ralenti sur Gwyneth Paltrow, en espérant que ce temps n’est pas définitivement révolu.

3.5

RÉALISATEUR : Wes Anderson 
NATIONALITÉ : américaine 
AVEC : Benicio Del Toro, Adrien Brody, Léa Seydoux, Timothée Chalamet, Lyna Khoudri  
GENRE : Comédie 
DURÉE : 1h43 
DISTRIBUTEUR : The Walt Disney Company France 
SORTIE LE 27 octobre 2021 

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