Dune : une histoire de sable et de vent

Tourné un peu avant la pandémie qui continue de marquer tristement nos vies, et finalisé pour sa post-production (montage, musique) pendant le confinement, Dune est l’un des films-évènements qui ont dû sérieusement patienter pour sortir enfin en salles. Ce projet d’adaptation du roman culte de Frank Herbert représente un serpent de mer qui revient de façon récurrente hanter les metteurs en scène attirés par la science-fiction. Après le projet mythique que Alejandro Jodorowsky a dû abandonner dans les années 70, faute de financement, après l’échec artistique et financier de la version lynchienne de Dune dans les années 80, Denis Villeneuve a souhaité prendre tout son temps depuis 2017 pour élaborer sa propre version. Bien lui en a pris. Conçu avec un sérieux d’artisan qui n’exclut pas un sens visionnaire de l’image, Dune vu par Denis Villeneuve réussit miraculeusement à éviter les écueils sur lesquels ont achoppé les deux réalisateurs qui l’ont précédé : une certaine folie des grandeurs de Jodorowsky, une direction artistique trop hiératique et statique de Lynch. En ne renonçant aucunement à l’aspect spectaculaire et esthétique du projet, se situant globalement entre La Guerre des Etoiles, Game of Thrones et Matrix, Denis Villeneuve est parvenu à simplifier une intrigue particulièrement complexe, en resserrant l’histoire autour de la quête existentielle de Paul Atréides, adolescent pressenti pour devenir l’Elu messiannique qui va délivrer les peuples du joug de l’Empire.

Dans un univers gouverné par l’Empereur Shaddam IV, ce dernier ordonne au duc Leto Atréides d’occuper le fief d’Arrakis, lui confiant la gestion de la planète Dune et de son Epice, jusqu’alors gérée par la Maison Harkonnen, l’ennemi héréditaire des Atréides. L’Epice représente une ressource rare et chère, convoitée par toutes les forces importantes de l’Imperium car elle permet de prolonger la vie et d’effectuer des voyages interstellaires. Leto Atréides a un fils Paul, issu de son union avec sa concubine Dame Jessica, qui pourrait être promis à un destin extraordinaire…

Avec cette version de Dune, Denis Villeneuve, en s’entourant des meilleurs collaborateurs, a su trouver la secrète alchimie entre des éléments épars qui fait d’un film grand public une réussite artistique

Pourquoi Villeneuve a-t-il réussi, là où des génies présumés, Jodorowsky et Lynch ont échoué? En prenant des décisions réalistes, concrètes et pragmatiques. On ne peut pourtant guère juger le projet de Jodorowsky car il n’a jamais été réalisé, puisqu’à un moment « Jodo » rêvait d’une version quasi-rivettienne de vingt heures. De plus il n’est pas question comme se moquait Chabrol au sujet des contempteurs de sa version de L’Enfer, par rapport à celle de Clouzot, de préférer un film qui n’existe pas à un film qui existe. En revanche, il est possible de comparer Dune de David Lynch à la version de Villeneuve. 1) Tout d’abord, Villeneuve a pris la sage option de n’adapter que la première partie du roman, en 2h36, là où Lynch devait compresser l’intégralité du roman en 2h15. De ce choix fondamental, il s’ensuit que les personnages trouvent plus facilement leur dimension et leur consistance dans la version Villeneuve. Ils respirent mieux, ayant plus d’espace pour développer leurs interactions. Il reste donc un deuxième volet dont le tournage est conditionné par le succès de ce premier volet. 2) Villeneuve a resserré l’intrigue autour de Paul, Dame Jessica et le Duc Léto (en particulier les deux premiers), en limitant à quelques apparitions la maison Harkonnen, tout en faisant bien comprendre l’antagonisme entre les deux maisons Atréides et Harkonnen, pour la gestion de la planète Dune et de l’Epice. Dans le même ordre d’idées, la maison Corrino n’apparaît pas du tout dans ce premier volet, réservant sans doute son apparition dans le second. 3) L’esthétique est nettement moins statique et frontale que dans le Lynch et privilégie plutôt une option sombre en intérieurs (le baron Harkonnen étant filmé comme le colonel Kurtz à la fin d’Apocalypse now) et lumineuse en extérieurs, ce qui évite certains plans ridicules et peu ragoûtants de la version Lynch. 4) L’oeuvre de Villeneuve possède une véritable unité alors qu’on ressentait très bien à la vision de la version Lynch ce qui avait pu intéresser plus ou moins David Lynch (en résumé, essentiellement les visions oniriques et symboliques et pas du tout les séquences d’action et de foule qui paraissaient confiées à une seconde équipe). 5) Alors que le roman est plutôt prodigue en dialogues, comme la version Lynch, Villeneuve a limité les dialogues au strict minimum, afin de rendre tout son pouvoir évocateur aux images.

A l’évidence, David Lynch, génie authentique du cinéma, n’était absolument pas formaté pour diriger un blockbuster, étant plus attiré par les aspects méditatifs et poétiques, que politiques et spectaculaires. En dépit de réelles et secrètes beautés, Dune représente sans doute son seul véritable échec cinématographique, ce qu’il a reconnu par la suite. Mais cet échec a également été une véritable chance pour lui car il a servi à lui montrer la voie d’un cinéma d’auteur extrêmement personnel dont il n’a jamais dévié depuis. Avec cette version de Dune, Denis Villeneuve, en s’entourant des meilleurs collaborateurs, a su trouver la secrète alchimie entre des éléments épars qui fait d’un film grand public une réussite artistique : un casting parfait (Timothée Chalamet, convaincant et Rebecca Ferguson, remarquable et bien trop rare sur grand écran, en tête), une musique obsédante et envoûtante signée Hans Zimmer à son meilleur, une photographie majestueuse, une intrigue cohérente et simplifiée par Eric Roth (Forrest Gump). En mettant en avant les dimensions écologique (l’eau et l’Epice substances devenues rares) et féministe (l’ordre des Bene Gesserit auquel appartient Dame Jessica), Dune apparaît en plus comme un film pleinement inscrit dans son époque. Il faudra peut-être reconsidérer la filmographie de Denis Villeneuve, qu’on a trop sous-estimée (ses quatre premiers films canadiens, ses trois thrillers, ses films de science-fiction depuis l’excellent Premier contact) mais la réussite patente de Dune produit une leçon surprenante : dans certains cas, l’humilité du talent donne de meilleurs résultats que le génie.

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RÉALISATEUR : Denis Villeneuve 
NATIONALITÉ : américaine
AVEC : Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Josh Brolin, Stellan Skarsgard, Zendaya
GENRE : Science-fiction
DURÉE : 2h36
DISTRIBUTEUR :  Warner Bros 
SORTIE LE 15 septembre 2021 

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