Cannes 2026 : bilan, analyse et décryptage. A l’Est rien de nouveau

Cette année a vu le triomphe du cinéma européen, en particulier de l’Est pour le haut du palmarès, au dernier Festival de Cannes 2026. Lors de notre présentation de la compétition de la Sélection Officielle, nous avions regroupé en quatre subdivisions les films sélectionnés : films français et affiliés (réalisés en France, avec des acteurs français par des metteurs en scène étrangers), films américains, films asiatiques et enfin films européens. Autant le reconnaître tout de suite, ce fut une déferlante pour les films européens : Fjord (Palme d’or), le film roumano-norvégien de Cristian Mungiu, Minotaure (Grand Prix du Jury), le film russo-letton de Zviaguintsev, Fatherland du polonais Pawel Pawlikowski (Prix de la mise en scène ex aequo), La Bola Negra, le film espagnol des Javis (Prix de la mise en scène ex aequo), Coward (prix d’interprétation masculine ex aequo) du jeune prodige belge Lukas Dhont, et L’Aventure rêvée (Prix du Jury) de l’allemande Valeska Grisebach, qui ont trusté les prix les plus importants, bien plus que pour le cinéma français qui, en dépit d’une très forte présence (5 films + 3 affiliés, soit plus du tiers de la compétition), dut se contenter d’un unique Prix du Scénario de consolation pour le valeureux Notre Salut, d’Emmanuel Marre, le favori de la presse…française! Mentionnons également le Prix d’interprétation ex aequo décerné à Virginie Efira et Tao Okamoto pour Soudain, le film franco-japonais de Ryusuke Hamaguchi, l’un des grands favoris cannois avant le début du Festival, qui doit également se satisfaire d’un prix périphérique. Le cinéma asiatique a aussi été réduit à la part congrue, ce qui ne laisse guère de doute sur l’objectivité et l’intégrité du président Park Chan-wook.

Sebastian Stan et Renate Reinsve dans Fjord de Cristian Mungiu

Globalement, ce Palmarès du 79ème Festival de Cannes récompense les films les plus salués par la critique et le public au cours de la quinzaine, ceux qui étaient annoncés comme les favoris le dernier jour du Festival, en évitant les films trop personnels ou clivants. Ces films répondent presque tous à un profil assez précis, celui du film d’auteur européen sérieux et grave à forte thématique sociétale, politique ou historique. Cette ligne représentée surtout par Fjord, Minotaure, Fatherland est très symbolique d’un cinéma d’auteur européen conscient de ses sujets et de ses effets stylistiques, ne prenant pas trop de risques (Fatherland reproduisant le noir et blanc austère et auteuriste des précédents films de Pawlikowski, Ida ou Cold War) mais étant particulièrement efficace (la forme impeccable de Fjord de Mungiu, construite sur des plans fixes enchaînés à un rythme parfait, ou les beaux mouvements de caméra de Zviaguintsev dans Minotaure). Ce Palmarès restitue une certaine idée du cinéma d’auteur, surtout européen, impeccable dans la forme, idéalement engagé et dénonciateur sur le fond (les dérives du conservatisme et du progressisme dans Fjord, la guerre dans Minotaure). On a d’ailleurs longtemps pensé que Minotaure de Zviaguintsev allait triompher de Fjord de Mungiu, tant la guerre s’avérait prégnante dans tous les esprits et dans la Sélection Officielle (focus sur la Première Guerre Mondiale via Coward ou la Guerre d’Espagne cf. La Bola Negra ou surtout la Seconde Guerre Mondiale). Mais finalement la finesse du scénario, de la direction d’acteurs et de la mise en scène de Cristian Mungiu ont su l’emporter sur le côté parfois ampoulé de celle de Zviaguintsev qui emprunte bon nombre des éléments de son film à La Femme infidèle, l’un des chefs-d’oeuvre de Claude Chabrol. Presque vingt ans après 4 mois, 3 semaines et 2 jours, son deuxième film, déjà Palme d’or en 2007, Cristian Mungiu rentre donc dans le club très fermé des doubles Palmes d’or (dix au total, dont Coppola, Haneke, Kusturica, les Dardenne, Ostlund, etc.)

Iris Lebedeva et Dmitri Mazourov dans Minotaure d’Andrei Zviaguintsev

Cette certaine idée du cinéma d’auteur apparaît presque un peu académique, tant les films récompensés (Fjord, Minotaure, Fatherland, La Bola Negra, Soudain) seront probablement tous nommés aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international. Il y manque un certain grain de folie qui apparaît en revanche dans certains films rejetés par le jury : Paper Tiger de James Gray, L’Inconnue d’Arthur Harari et Hope de Na Hong-jin, et dont on pensait que Park Chan-wook, auteur de certains films déjantés et autres films de genre, allait faire son miel, ce qui est loin d’avoir été le cas. C’est comme s’il y avait eu pendant le Festival deux lignes parallèles qui ne se sont (quasiment) jamais rencontrées : une ligne dédiée à la gravité et au sérieux, une autre consacrée à l’esthétisme, au risque et au plaisir pur du spectateur. Hormis Hope promis à un beau succès populaire, de par sa nature de blockbuster, les deux autres semblent appartenir à la catégorie des films cultes évoqués par Pedro Almodóvar dans Autofiction : des films trop personnels, vus par peu de gens mais qui les soutiennent mordicus. Le seul tort véritable du Palmarès qui répond à une certaine idée conventionnelle du cinéma, c’est de ne pas valoriser l’originalité, la recherche et les expériences de cinéma. James Gray, éternel maudit du Festival de Cannes, (six sélections, aucun prix), s’acharne à poursuivre sa quête introspective sur la criminalité et la famille, est parvenu à un aboutissement certain avec Paper Tiger (incroyable sans-faute de mise en scène) mais se retrouve bien trop éloigné des thématiques politico-sociales de l’époque pour pouvoir espérer un prix à Cannes. Gray devait peut-être envisager un repli bénéfique vers Venise qui a su accueillir à bras ouverts d’autres déçus de Cannes, comme Almodóvar ou Jarmusch. Quant à Arthur Harari, il a sans doute réalisé le film le plus passionnant du Festival avec L’Inconnue mais sa nature de pari expérimental a probablement clivé au sein du jury et lui a nui à l’arrivée.

Léa Seydoux dans L’Inconnue d’Arthur Harari

Au niveau thématique, nous avions identifié trois thématiques principales : fiction et réalité, l’Histoire et enfin la vie en société. Constatons que ce sont les deux derniers aspects, les plus concernés par l’actualité, qui l’ont largement emporté, au détriment de l’aspect purement esthétique et cinématographique. Du côté des femmes, contrairement à l’affiche du festival qui arborait de façon triomphale Thelma et Louise, le film féministe iconique de Ridley Scott, la réalité était en fait bien moins glorieuse ; 5 sur 22 participaient à la compétition de la Sélection Officielle : Charline Bourgeois-Tacquet (La Vie d’une femme), Jeanne Herry (Garance), Marie Kreutzer (Gentle Monster), Léa Mysius (Histoires de la Nuit), Valeska Grisebach (L’Aventure rêvée). Mais aucune ne paraissait pouvoir prétendre à la récompense suprême : tout le monde n’est pas Julia Ducournau ou Justine Triet. Le Prix du Jury octroyé à Valeska Grisebach apparaissait comme pour Notre Salut ou Soudain, comme un prix de consolation, attribué en bout de course.

Scarlett Johansson dans Paper Tiger de James Gray

De la même façon, si Paper Tiger avait remporté la Palme d’or ou le moindre prix, c’eût été l’arbre qui aurait caché le désert de la production américaine. Thierry Frémaux l’avait déjà annoncé lors de la présentation de la Sélection Officielle : le cinéma américain, en pleine reconfiguration (le studio Warner) et en butte à des débats sur l’intelligence artificielle, ne serait pas aussi présent. A terme, cela peut poser un sérieux problème au Festival de Cannes car, même si la compétition se nourrit surtout de cinéastes indépendants américains, les séances hors compétition dépendent beaucoup d’avant-premières exceptionnelles venues des majors américaines. Sur la durée, l’absence des majors peut causer beaucoup de tort au Festival de Cannes, en particulier lors du 80ème Festival de Cannes qui devrait pouvoir se fêter en grande pompe. Frémaux est sans doute prévenu et va probablement prendre toutes les précautions possibles pour éviter cette situation. En 2007, l’année du 60ème anniversaire du Festival de Cannes, la délégation américaine était composée de Quentin Tarantino (Boulevard de la mort), David Fincher (Zodiac), James Gray (La Nuit nous appartient), Gus Van Sant (Paranoid Park) et Joel et Ethan Coen (No country for old men). Souhaitons de pouvoir retrouver une sélection aussi étincelante et prestigieuse du côté des Etats-Unis en 2027. Rappelons que, ironiquement, en 2007, avait triomphé….Quatre mois, trois semaines et deux jours, d’un certain Cristian Mungiu (Fjord)!

Longs métrages
Palme d’or
FJORD 
Cristian MUNGIU
Grand Prix
MINOTAURE 
Andreï ZVIAGUINTSEV
Prix de la Mise en Scène ex-aequo
LA BOLA NEGRA 
Javier CALVO et Javier AMBROSSI 
FATHERLAND  
Pawel PAWLIKOWSKI 
Prix du Scénario
NOTRE SALUT 
Emmanuel MARRE 
Prix du Jury 
DAS GETRÄUMTE ABENTEUER
Valeska GRISEBACH 
Prix d’Interprétation Féminine
Virginie EFIRATao OKAMOTO
dans SOUDAINréalisé par HAMAGUCHI Ryusuke 
Prix d’Interprétation Masculine
Emmanuel MACCHIA, Valentin CAMPAGNE
dans COWARD réalisé par Lukas DHONT
Courts métrages
Palme d’or
PARA LOS CONTRINCANTES (AUX ADVERSAIRES) 
Federico LUIS
Un Certain Regard
Prix Un Certain Regard
EVERYTIME
Sandra WOLLNER
Prix du Jury
LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME 
Abinash BIKRAM SHAH
1er film
Prix Spécial du Jury
LE CORSET 
Louis CLICHY 
Prix d’Interprétation Féminine
Marina DE TAVIRA, Daniela MARÍN NAVARRO, Mariangel VILLEGAS
dans SIEMPRE SOY TU ANIMAL MATERNO réalisé par Valentina MAUREL
Prix d’Interprétation Masculine
Bradley FIOMONA DEMBEASSET
dans CONGO BOY réalisé par Rafiki FARIALA
Caméra d’or
BEN’IMANA 
Marie-Clémentine DUSABEJAMBO 
Un Certain Regard
La Cinef
Premier Prix
LASER-GATO (Laser-Cat)
réalisé par Lucas Acher
NYU, États-Unis
Deuxième Prix
SILENT VOICES
réalisé par Nadine Misong Jin
Columbia University, États-Unis
Troisième Prix ex aequo
ALDRIG NOK (Jamais assez)
réalisé par Julius Lagoutte Larsen 
La Fémis, France

GROWING STONES, FLYING PAPERS
réalisé par Roozbeh Gezerseh & Soraya Shamsi
Filmuniversität Babelsberg Konrad Wolf, Allemagne
Commission Supérieure Technique
Le jury 2026 du PRIX CST de l’artiste-Technicien décerne le prix à Nicolas Rumpl, Chef Monteur de Notre salut réalisé par Emmanuel MARRE. Les partis pris subtils du montage révèlent l’esthétique visuelle, l’ambition de la mise en scène et le jeu des comédiens du film Notre salut d’Emmanuel MARRE.Le jury 2026 du PRIX CST de la Jeune Technicienne est fier de décerner cette année le prix à Esther MYSIUS, cheffe décoratrice du film Histoires de la nuit réalisé par Léa MYSIUS. Le travail intime d’élaboration des décors leur permet de devenir une réelle partie prenante à la narration.