Arthur Harari est un peu le célèbre inconnu du Festival de Cannes : révélé par Diamant noir (Prix du meilleur premier film pour le Syndicat français de la critique, deux nominations aux César en 2017) avec Niels Schneider, très remarqué avec Onoda, 10 000 nuits dans la jungle qui a fait l’ouverture d’Un Certain Regard et qui, pour certains, était l’un des meilleurs films français de l’année (César du meilleur scénario original en 2022) et aurait mérité de figurer en compétition, récompensé enfin partout dans le monde avec Anatomie d’une chute de Justine Triet, sa compagne, film dont il a été le brillant co-scénariste (Golden Globe, César et Oscar du meilleur scénario original en 2024). Cette année, il apparaît donc en pleine lumière avec L’Inconnue, son troisième film, issu d’un roman graphique, Le Cas David Zimmerman, coécrit avec son frère Lucas et scénarisé avec Vincent Poymiro. Aucun de ses films ne ressemble aux autres : thriller pour Diamant noir, film japonais dans l’esprit de Kurosawa pour Onoda, science-fiction et fantastique pour L’Inconnue. Ce nouveau film devrait le consacrer comme un auteur radical, à la limite de l’abstraction, captant un étrange air du temps à travers une fiction singulière et profondément originale.
À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu’il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit… Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.
Pour comprendre L’Inconnue, il faut donc réaliser que ce qu’on voit à l’écran n’est pas forcément la vérité et savoir regarder derrière l’apparence des corps
Le tout début de L’Inconnue est assez anodin, voire peu attirant : un photographe qui ne publie pas ses photos, David Zimmerman (Niels Schneider, excellent et méconnaissable) au faux air d’Andalou ténébreux, ne sort que pour sillonner les environs de la banlieue de Paris. Très mal dans sa peau, il reste le soir dans son modeste appartement, sauf quand des amis parviennent à le traîner à une soirée où il croise une inconnue qu’il a déjà photographiée lors d’un mariage. Cette dernière le force presque à avoir avec elle un rapport sexuel, orgasmique et très animal. Il quitte les lieux. Nous suivons l’inconnue qui, de manière surprenante, rejoint l’appartement de David. Nous comprenons que David est devenu l’inconnue, par un étrange phénomène inexplicable. Sur Internet, l’inconnue recherche des explications pour ce qui s’est passé : changement de corps, délire de réincarnation, métempsychose, utilisation de drogue hallucinatoire…Aucune explication ne s’avère réellement satisfaisante. Elle part à la recherche de David Zimmerman, du moins de son enveloppe corporelle…On finira par apprendre qu’elle est Eva Helsinger, une actrice allemande, et que donc David habite désormais son corps. Mais on ne saura jamais où est passée l’âme de la véritable Eva Helsinger.
A partir de là, Arthur Harari se lance dans une quête vertigineuse de l’identité, où l’on s’aperçoit que, si l’on ne connaît jamais réellement autrui, on ne se connaît jamais non plus vraiment soi-même. Entre Kafka, Antonioni et Cronenberg, il utilise le changement de corps comme une allégorie queer et trans, une métaphore de la dysphorie de genre (les personnes qui se sentent mal dans un genre qui leur est assigné dès leur naissance) mais finit par dépasser cet état de fluidité des genres pour invoquer l’angoisse existentielle, la schizophrénie et la dépression (cf. le personnage de Sophie). L’Inconnue est un film passionnant qui ne livre pas tous ses secrets à la première vision, loin de là. Peut-être même une lecture du roman graphique qui l’a précédé serait fortement recommandée pour saisir toutes les arcanes et tous les sous-entendus de l’intrigue du film.
L’Inconnue pourrait passer pour une condamnation du libertinage en raison de ce changement de corps incessant qui nous condamne à perdre notre âme. Ce n’est pas forcément le propos d’Arthur Harari, même si cela pourrait être un arrière-plan puritain sous-jacent. Harari s’appuie surtout stylistiquement sur un parti pris très fort : vouloir réaliser une histoire relevant du fantastique, sans recourir au moindre effet spécial, en l’inscrivant dans la banalité du quotidien, ce qui ferait que cette métaphore du changement de corps et du mal-être qui lui préexiste ou s’ensuit, pourrait s’appliquer à presque toutes les situations. Cela peut parfois desservir le film auprès de certains qui vont lui reprocher de rester relativement terne dans sa photographie et de n’avoir pas créé autour de cette histoire l’atmosphère sensorielle qu’elle aurait pu mériter. La mise en scène, pourtant précise et au cordeau, reste relativement en-deçà du scénario extraordinaire qu’elle est censée servir. Mais cela n’empêche pas Harari de marquer fortement les esprits grâce à une interprétation exceptionnelle où ses deux acteurs principaux repoussent chacun ses limites : Niels Schneider en complet contre-emploi, jouant un artiste dépressif, et Léa Seydoux, ayant à peine récupéré de l’accouchement de son deuxième enfant, se dépêtrant comme elle peut, d’un corps encombré, ce qui sert parfaitement le concept du film.
Pour comprendre L’Inconnue, il faut donc réaliser que ce qu’on voit à l’écran n’est pas forcément la vérité et savoir regarder derrière l’apparence des corps, tout comme dans Dogville, Lars Von Trier nous avait incité à regarder des décors imaginaires. C’est le point de vue abstrait et fantastique, dans tous les sens du terme, qu’Arthur Harari a adopté, ce qui devrait lui valoir a minima tous les prix du scénario, sinon bien mieux.
RÉALISATEUR : Arthur Harari
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame, thriller, fantastique
AVEC : Léa Seydoux, Niels Schneider, Lilith Grasmug, Valérie Dréville, Radu Jude, Victoire Du Bois, Shanti Masud
DURÉE : 2h20
DISTRIBUTEUR : Pathé Films
SORTIE LE 26 août 2026


