La Libertad Doble : une expérience de cinéma toujours aussi fascinante

Présenté en 2001 à Cannes dans la section Un Certain Regard, La libertad, portrait sans fioritures d’un jeune bûcheron solitaire, révélait un auteur singulier au style radical. Après d’autres passages sur la Croisette (Liverpool en 2008, Jauja en 2014 ou Eureka en 2023), vingt-cinq ans plus tard, le cinéaste Lisandro Alonso retrouve Misael Saavedra pour une suite, La libertad doble, projeté à la Quinzaine des Cinéastes.

Misael continue à vivre seul, maniant sa hache pour abattre des arbres au fin fond de la forêt, loin de la présence des autres. Sa liberté tranquille est perturbée lorsqu’il est contraint de s’occuper de sa sœur aînée.

Avec La libertad doble, Alonso réussit précisément parce qu’il ne cherche jamais à refaire son film d’origine.

Le retour de Lisandro Alonso sur les terres de son premier film avait quelque chose de risqué : comment revisiter, vingt-cinq ans plus tard, une œuvre devenue une référence dans son genre sans tomber dans l’autocitation nostalgique ? Avec La libertad doble, Alonso réussit précisément parce qu’il ne cherche jamais à refaire son film d’origine. La mise en scène conserve cette frontalité documentaire typique d’Alonso : gestes répétitifs, longues séquences de travail (couper du bois ici veut dire quelque chose), attention extrême portée aux sons naturels et au poids du temps réel. Mais cette fois-ci, l’arrivée de la sœur de Misael, Micaela, souffrant de troubles psychiatriques, transforme le film en réflexion douloureuse sur les limites de la liberté individuelle.

C’est sans doute la grande réussite du film. Dans son cinéma, les personnages d’Alonso semblaient exister hors du monde social, dans des espaces presque mythologiques (que l’on songe à Jauja). Ici, la réalité politique et économique finit par entrer dans le cadre, le long métrage évoquant indirectement l’Argentine contemporaine et les politiques d’austérité mise en place, comme la fermeture partielle des structures psychiatriques, ce qui oblige Misael à prendre sa sœur en charge. Si Alonso ne fait pas à proprement parler du cinéma à thèse, le monde extérieur contamine progressivement cette utopie de l’isolement (qui est celle du personnage principal).

Alonso continue de filmer les corps et les paysages avec une patience hypnotique, mais aussi avec une sorte de mélancolie.

Visuellement, le film est d’une austérité magnifique. Les plaines de la Pampa, les branches mortes, les animaux errants, les sons du vent composent un univers suspendu, hors du temps. Alonso continue de filmer les corps et les paysages avec une patience hypnotique, mais aussi avec une sorte de mélancolie.

Le personnage de Micaela apporte aussi quelque chose de nouveau dans son œuvre : une fragilité sensorielle et émotionnelle qui contraste avec l’impassibilité de Misael. Là où lui coupe, transporte, mesure, organise, elle touche les arbres (scène vraiment splendide), observe les oiseaux, semble habiter le monde de manière intuitive et presque mystique. Cette opposition donne au film une profondeur inattendue. La « double liberté » du titre devient alors ambiguë : on pourrait l’interpréter comme deux manières d’être libre, incompatibles l’une avec l’autre.

La « double liberté » du titre devient alors ambiguë : on pourrait l’interpréter comme deux manières d’être libre, incompatibles l’une avec l’autre.

Le film pourra évidemment irriter ceux qui restent hermétiques au rythme d’Alonso. Les scènes s’étirent, les dialogues sont rares, et certains passages flirtent volontairement avec l’abstraction. Cependant, La libertad doble ne donne jamais le sentiment d’une esthétique tournant à vide. Chaque durée produit ici un effet précis : le spectateur éprouve physiquement l’épuisement, la répétition, mais aussi l’impossibilité de fuir la responsabilité de l’autre.

Sans avoir peut-être la puissance de sidération des œuvres antérieures du cinéaste, La libertad doble n’en reste pas moins une expérience fascinante et une proposition de cinéma fortement recommandable. Alonso ne filme plus seulement un homme seul dans le paysage, il filme ce qui arrive lorsque cette solitude devient impossible à préserver.

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RÉALISATEUR : Lisandro Alonso
NATIONALITÉ : Argentine, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Chili, Luxembourg, Allemagne
GENRE : Drame
AVEC : Misael Saavedra, Catalina Saavedra
DURÉE : 1h40
DISTRIBUTEUR : Météore Films
SORTIE Prochainement