The Devils : la Danse Macabre de Ken Russell restaurée

55 ans après sa sortie officielle, The Devils restauré de Ken Russell revient sur grand écran, en avant-première à la section Cannes Classics suivie d’une sortie en salles sous le nouveau label Warner Bros. Clockwork.

Violemment attaqué par la critique dans les années 1970, The Devils avait pourtant rencontré un grand succès auprès du public et figurait parmi les films les plus populaires du box-office britannique en 1972. Face à l’avalanche d’accusations, de censures, de coupures et d’interdictions qui ont limité la diffusion du film dans d’autres pays, cette nouvelle restauration 4K offre une renaissance méritée et la version la plus proche du director’s cut que Ken Russell aurait souhaité voir exister. Une première tentative de restauration avait été présentée à Londres en 2002 et demeure à ce jour la seule version que le réalisateur ait lui-même visionnée avant sa mort en 2011.

…derrière cette profusion de visions délirantes, de retournements audacieux et d’une énergie omniprésente se cache une réflexion politique complexe, que l’auteur lui-même rattachait moins à une période historique précise qu’à la structure même des rapports de pouvoir.

L’histoire se déroule dans la ville-forteresse de Loudun, dans la France du XVIIème siècle, où le père Urbain Grandier se distingue par un tempérament excessivement épris de liberté et une interprétation très personnelle des dogmes religieux. À défaut de cela, c’est certainement la force et l’indépendance de sa ville sous son autorité qui attirent la colère des courtisans du roi. Incapables de supporter l’autonomie de Loudun, ils accusent Grandier de sorcellerie et lancent une enquête autour des nonnes prétendument possédées, qui finira par détruire à la fois la ville et le sens même de la morale.

Le film déborde de costumes flamboyants signés Derek Jarman et de plans impeccables du directeur de la photographie David Watkin, mais l’accumulation de scènes de corporéité explicite, de blasphème et de torture, ainsi qu’une orgie culminante de nonnes autour d’une statue du Christ, explique sans peine pourquoi le film fut interdit. Pourtant, derrière cette profusion de visions délirantes, de retournements audacieux et d’une énergie omniprésente se cache une réflexion politique complexe, que l’auteur lui-même rattachait moins à une période historique précise qu’à la structure même des rapports de pouvoir. Selon Mark Kermode, le critique britannique qui a retrouvé les images dans les archives de Warner Bros. et initié le projet de restauration il y a plusieurs années, Ken Russell aurait affirmé que The Devils était le seul véritable film politique qu’il ait jamais réalisé.

Les « démons » du titre désignent presque tous ceux qui détiennent ne serait-ce qu’une parcelle de pouvoir à l’écran : du roi jusqu’aux bourreaux locaux de Loudun, il n’y a pratiquement aucun personnage avec lequel il soit possible d’éprouver de l’empathie. Pourtant, dans cette ronde permanente de fautes et de violences, certains souffrent davantage de ce système et suscitent plus facilement l’inquiétude du spectateur. Il est notable que toutes les victimes soient des femmes, et plus particulièrement le groupe de nonnes qui déclenche la chasse aux sorcières dans la ville. De ce point de vue, il est important de rappeler qu’une femme — précisément Madeleine de Brou, qui a perdu sa mère durant l’épidémie — est la seule personne à franchir les murs effondrés de Loudun et, symboliquement, à sortir de son ordre oppressif. Ce n’est guère une fin heureuse, mais certainement une interprétation intéressante de ce que pourrait être une échappatoire à cette structure de pouvoir suicidaire présentée comme l’ordre établi.

Issu du monde de la danse, Ken Russell disait avoir retrouvé avec The Devils un rythme qu’il avait perdu depuis longtemps. Un rythme, bien sûr, non seulement au sens d’un jeu influent de répétitions et de variations — même si cela est aussi très présent dans le film — mais comme une pulsation reflétant le caractère profond, l’idée centrale d’une œuvre. Et s’il y a bien une chose pour laquelle The Devils ne peut être critiqué, c’est qu’il représente parfaitement cette fièvre du pouvoir oppressif, exagérément guidée par le sexe, aussi pertinente aujourd’hui en Occident qu’elle l’a probablement toujours été.

4

RÉALISATEUR : Ken Russel
NATIONALITÉ : Grande-Bretagne
GENRE : Drame, Epouvante-horreur, Historique
AVEC : Vanessa Redgrave, Oliver Reed, Dudley Sutton
DURÉE : 1h 54min
DISTRIBUTEUR :
SORTIE LE Prochainement