Minotaure : dans les labyrinthes de Zviaguintsev

Neuf ans après le triomphe de Faute d’amour, qui avait valu au favori du Festival de Cannes Andreï Zviaguintsev le Prix du Jury, la Croisette accueille le nouveau film du réalisateur russe contemporain le plus célébré à l’international. Durant ce long silence, Zviaguintsev a traversé une grave maladie, le début de la guerre et l’exil, si bien que Minotaure propose, de manière prévisible, un commentaire approfondi sur la guerre, déjà amorcé dans le précédent film du réalisateur, où les journaux télévisés du Donbass de 2014 apparaissaient dans les scènes finales.

L’histoire de Minotaure se déroule dans une ville provinciale russe en septembre 2022, où les directeurs de grandes entreprises reçoivent l’ordre des autorités locales d’établir volontairement des listes d’employés destinés à la mobilisation — afin de ne pas aggraver l’atmosphère déjà tendue autour de la mobilisation partielle annoncée. Le nombre de volontaires dépend de la taille de l’entreprise, et Denis se voit chargé d’en trouver quatorze. Exactement le nombre de personnes qui devaient être sacrifiées chaque année au Minotaure dans le mythe grec antique auquel renvoie le titre du film. Cependant, l’épopée antique est réinterprétée dans un contexte contemporain, si bien qu’en plus de la pression grandissante au travail, la situation de Denis se complique lorsqu’il découvre l’infidélité de sa femme.

Le thème de la guerre, qui pénètre la ville à travers les chars transportés par voie ferrée et la mobilisation, semble évoluer parallèlement à l’histoire familiale, ne la touchant qu’en surface, et ce manque d’articulation brouille l’interdépendance entre la famille et l’État que le réalisateur semblait vouloir montrer dans son film.

Dépeintes de manière extrêmement sèche et terne, jusque dans la palette chromatique, comme souvent chez Zviaguintsev, les relations au sein de la famille de Denis — et entre chacun de ses membres — sont dépourvues d’émotion et de joie. Pourtant, Denis ne veut perdre ni sa femme ni sa famille, et décide donc de résoudre le problème à sa manière. Les cinéphiles reconnaîtront la trame de La Femme Infidèle de Claude Chabrol dont Minotaure est inspiré, mais Zviaguintsev en a changé ironiquement la fin.

Le parcours créatif de Zviaguintsev a évolué, passant des paraboles sur le pouvoir de ses premiers films vers une symbolique évidente du pouvoir russe contemporain. Cependant, dans ce nouveau film, l’ancienne poétisation de sa méthode de mise en scène se dissout complètement dans une représentation extrêmement quotidienne et sans accentuation des événements, et même si cela peut s’expliquer par l’état figé de la société russe, ce choix apparaît à l’écran plutôt comme une faiblesse. Le thème de la guerre, qui pénètre la ville à travers les chars transportés par voie ferrée et la mobilisation, semble évoluer parallèlement à l’histoire familiale, ne la touchant qu’en surface, et ce manque d’articulation brouille l’interdépendance entre la famille et l’État que le réalisateur semblait vouloir montrer dans son film.

On pourrait spéculer sans fin sur le fait de savoir si Denis aurait été tout aussi cruel envers l’amant de sa femme s’il n’avait pas eu le pouvoir de décider du destin des autres. Pourtant, il est évident que, quel que soit l’effet de la guerre sur sa vie, ses problèmes personnels relèguent toute géopolitique à l’arrière-plan de sa conscience. Et c’est précisément dans cette indifférence absolue envers les grands processus politiques que réside le principal verdict du film sur la société russe contemporaine, bien que formulé avec le même sentiment russe que celui partagé par les personnages eux-mêmes : le réalisateur semble davantage préoccupé par ce qui se passe dans les lits des Russes ordinaires que par la guerre elle-même, laquelle ne demeure qu’un arrière-plan dépourvu de véritable commentaire d’auteur.

Si, à la fin de Faute d’amour, Jénia courant sur un tapis de course dans une veste de sport marquée du mot « Russie » symbolisait sans ambiguïté son pays — ayant troqué un mari raté contre un mode de vie plus élitiste, tout en restant malheureuse — dans Minotaure, il est impossible de dire clairement qui représente quoi. Denis n’est pas le Minotaure, mais simplement un rouage du système ; sa femme n’est pas la Russie, mais seulement une femme épuisée par le quotidien ; leur famille n’est pas une image collective de la société russe, mais un cas particulier d’une famille russe moderne relativement aisée. Et dans ce symbolisme effacé du film apparaît l’incapacité de Zviaguintsev à proposer un commentaire adéquat sur ce qui se passe dans son pays — tout comme la quasi-totalité des réalisateurs russes au cours des quatre dernières années.

2.5

RÉALISATEUR : Andreï Zviaguintsev
NATIONALITÉ : France, Allemagne, Lettonie
GENRE : Drame
AVEC : Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin
DURÉE : 2h 15min
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE 14 octobre 2026