Après la projection marquante du Fils de Saul (Grand Prix et Prix Fipresci en 2015), Moulin marque le retour de László Nemes sur la Croisette. Présenté en compétition au Festival de Cannes, le film évite assez adroitement le piège du grand récit patrimonial sur Jean Moulin. Là où beaucoup auraient construit une fresque biographique classique, Nemes choisit au contraire l’épure : action recentrée sur quelques jours, un espace réduit, un affrontement mental et physique avec Klaus Barbie. C’est précisément ce refus du biopic traditionnel qui donne au film sa force et explique sans doute pourquoi il peut laisser une impression aussi dense malgré une relative sobriété narrative.
Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence. Le destin de la France libre en dépend.
Le geste de mise en scène est immédiatement identifiable. Nemes retrouve cette manière de filmer les corps enfermés dans le cadre, déjà au cœur de ses œuvres précédentes : cadres serrés, profondeur de champ limitée, sensation permanente d’étouffement, une immersion quasi carcérale, où le hors-champ devient aussi important que ce qui est montré. Le cinéaste transforme progressivement le film historique en huis clos psychologique. La première partie, plus classique dans sa reconstitution de la Résistance clandestine, peut parfois sembler un peu démonstrative, mais dès l’arrestation de Moulin à Caluire, le film se resserre brutalement. Chaque déplacement devient une variation sur l’enfermement : couloirs, caves, bureaux, cellules. La lumière joue un rôle essentiel dans cette stratégie. Nemes a choisi de tourner en 35 mm avec une texture particulière : bruns, verts sombres, jaunes sales, halos lumineux qui percent difficilement l’obscurité. La lumière devient ainsi un instrument dramatique. Les rares moments lumineux ressemblent à des respirations provisoires dans un univers condamné. Dans certaines scènes, notamment durant les interrogatoires, Nemes utilise la surexposition comme une violence : le visage de Moulin est littéralement forcé à regarder l’horreur.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Nemes refuse toute héroïsation de son personnage.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Nemes refuse toute héroïsation de son personnage. Son Jean Moulin n’est jamais filmé comme une statue républicaine. Le réalisateur l’a lui-même expliqué : son ambition était bien d’immerger le spectateur dans les derniers instants d’un homme dont la faillibilité reste centrale. Cette idée traverse tout le film. Moulin doute, souffre, craint de parler sous la torture. Il ne devient héroïque qu’à travers sa fragilité même. Dans cette logique, le face-à-face entre Moulin et Barbie devient le véritable moteur du film. Gilles Lellouche, dans la peau du résistant, surprend énormément par son intériorité. Son jeu est construit sur la retenue, les silences. Nemes filme un homme qui lutte autant contre la douleur que contre la possibilité de céder. Face à lui, Lars Eidinger compose un Klaus Barbie inquiétant (mais le surjeu n’est jamais très loin). Tantôt calme, presque charmeur, tantôt traversé d’accès de brutalité incontrôlables, il transforme les interrogatoires en jeux de domination psychologique. Ce qui rend le film intéressant, c’est que Nemes ne cherche jamais la glorification de la Résistance. Même dans ses moments tendus, Moulin reste un film de résistance intérieure plutôt qu’un récit d’action. Nemes y ajoute également une réflexion sur la coexistence du bien et du mal chez les êtres humains, loin des représentations simplifiées.
Moulin n’est assurément pas l’œuvre la plus réussie de Nemes, mais par ses choix et sa focale sur le protagoniste, elle reste plutôt intéressante et marquante
Toutefois, par moments, le film est un peu trop programmatique, certaines scènes apparaissent même un peu lourdes. Aussi brillante soit-elle, la stylisation est parfois appuyée (notamment dans les scènes de torture). Moulin n’est assurément pas l’œuvre la plus réussie de Nemes, mais par ses choix et sa focale sur le protagoniste, elle reste plutôt intéressante et marquante, choisissant de filmer l’homme derrière le symbole national (la dépouille de Jean Moulin a été transférée au Panthéon en 1964).
RÉALISATEUR : László Nemes
NATIONALITÉ : France
GENRE : Drame historique
AVEC : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin
DURÉE : 2h10
DISTRIBUTEUR : Studio TF1
SORTIE LE 28 octobre 2026


