Dans une sélection française cannoise aussi pléthorique que celle de 2026, – cinq représentants français + trois metteurs étrangers tournant en France – on cherchait forcément le vilain petit canard boîteux, celui qui n’avait absolument rien à faire là. Citons dans les éditions précédentes, sans vouloir être trop cruels, Les Côtelettes (2003) de Bertrand Blier et Les Filles du Soleil (2018) d’Eve Husson. Certains auraient pu miser sur ce film de Charline Bourgeois-Tacquet, car la réputation de cette autrice demeure assez fragile, depuis sa révélation à la Semaine de la Critique. D’abord actrice dans des films d’auteur, elle s’est signalée par des courts métrages (Pauline asservie (2018), avec Anaïs Demoustier), avant de connaître les honneurs d’une séance spéciale de La Semaine de la Critique avec Les Amours d’Anaïs (film du 60ème anniversaire), toujours avec Anaïs Demoustier. Pourtant, concernant le vilain canard boîteux, La Vie d’une femme évacue assez vite cette crainte. Tout au plus, pourrait-on estimer que ce film est légèrement surcôté, Néanmoins, opérant un net progrès par rapport au précédent film de Charline Bourgeois-Tacquet, La Vie d’une femme offre l’occasion d’une nouvelle composition marquante à Léa Drucker, de plus en plus impériale dans ses rôles.
Gabrielle, 55 ans, se consacre corps et âme à son métier. Chirurgienne et cheffe de service dans un hôpital public, elle court et se démultiplie, assaillie de responsabilités. Il lui reste peu de temps pour sa vie privée — un mari qui l’aime et une mère dont elle doit s’occuper. Lorsqu’une romancière vient passer quelques semaines dans son service pour les besoins d’un livre, son équilibre vacille. Dans le quotidien que Gabrielle s’est construit, y a-t-il de la place pour l’inattendu ?
Opérant un net progrès par rapport au précédent film de Charline Bourgeois-Tacquet, La Vie d’une femme offre l’occasion d’une nouvelle composition marquante à Léa Drucker, de plus en plus impériale dans ses rôles.
C’est quoi, la vie d’une femme? paraît se demander Charline Bourgeois-Tacquet. Selon elle, ce serait se coltiner une vie professionnelle exaltante, être capable de jongler avec virtuosité entre mille sollicitations permanentes, de gérer en parallèle d’une vie dédiée au travail des contraintes d’ordre privé assez gênantes et surtout preneuses de temps, soit l’éducation des enfants d’un conjoint, la dérive d’une mère atteinte d’Alzheimer (excellente Marie-Christine Barrault), la naissance d’une idylle de nature lesbienne. Charline Bourgeois-Tacquet filme plutôt bien cette sollicitation de tous les instants, en suivant Léa Drucker dans tous ses mouvements, de manière quasiment dardennienne, comme une cocotte-minute qui bout en permanence. C’est certainement la meilleure partie du film, cette façon de nous faire comprendre de l’intérieur ce quotidien d’une femme sans cesse sur le qui-vive, ne pouvant jamais se reposer réellement. Débordée par ses patients, lâchée par son collègue et meilleur ami, déstabilisée dans sa vie privée, perturbée par l’évolution de la maladie de sa mère, Léa Drucker montre une infaillibilIté de jeu à toute épreuve. D’une certaine manière, Charline Bourgeois-Tacquet reprend le style vif et alerte des mouvements de caméra de son premier film, mais l’insouciance juvénile est partie, la gravité prend toute la place.
En voyant le découpage du film en onze chapitres, on comprend que Charline Bourgeois-Tacquet a voulu réaliser l’équivalent de Julie (en douze chapitres) de Joachim Trier, mais cette fois-ci pour une femme de cinquante ans. C’est peut-être là que le film pèche légèrement car ce portrait d’une quinquagénaire s’avère moins complet et juste que celui de la trentenaire velléitaire du film de Joachim Trier. A l’instar de Cate Blanchett dans Tàr, film de Todd Field, Léa Drucker se montre surpuissante intellectuellement et parfois odieuse à l’égard de ses inférieurs. De plus, Charline Bourgeois-Tacquet inverse les données de son premier film : au lieu d’une jeune femme hésitant entre un mari et sa femme, c’est la femme plus âgée qui hésite cette fois-ci entre son propre mari et une femme plus jeune, l’écrivaine qui souhaite écrire un livre inspiré par Gabrielle. Or, à l’écran, l’alchimie s’avère bien plus visible entre Léa Drucker et Charles Berling (le mari de Gabrielle) qu’entre elle et son amante (Mélanie Thierry), ce qui déséquilibre le sens de l’histoire du film. Quoi qu’il en soit, le lesbianisme devient dans La Vie d’une femme comme dans Les Amours d’Anaïs, l’horizon romantique devant lequel leurs héroïnes butent inlassablement.
La thématique du film s’avère absolument passionnante car Gabrielle opère (c’est le cas de le dire) dans le milieu de la chirurgie réparatrice et reconstructrice. Elle qui ne s’autorise aucune faille dans son comportement a pour métier de réparer les failles du visage de ses patients. Faire bonne figure est donc une expression qui vaut autant pour elle que pour ceux qu’elle opère. Cette expression peut aussi valoir comme expression d’une bourgeoisie qui n’avoue jamais ses felûres. La Vie d’une femme relève peu ou prou du même processus car le film est construit comme une véritable machine de guerre (de mise en scène) qui ne laisse jamais percevoir le moindre interstice qui pourrait suggérer une aération bienvenue.
RÉALISATRICE : Charline Bourgeois-Tacquet
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto, Marie-Christine Barrault
DURÉE : 1h38
DISTRIBUTEUR : Pyramide Distribution
SORTIE LE 9 septembre 2026


