Les Passagers de la nuit : la fragilité de la vie

Après l’émouvant Amanda (sorti en 2018), le cinéaste français est de retour en salles avec un 4e long métrage magnifique, porté de bout en bout par des interprètes formidables, à l’instar de Charlotte Gainsbourg.

Il suffit de quelques plans pour reconnaître le style de Mikhaël Hers, la délicatesse, la douceur de son cinéma, mais aussi son intelligence, très loin de la surcharge ou du remplissage que l’on voit quotidiennement sur les écrans. Il se dégage en effet une volonté de ne jamais forcer la dramaturgie, de ne pas rechercher le conflit systématique sans pour autant tomber dans le piège de la mièvrerie, de l’abstraction ou de l’œuvre sociologique. Bien au contraire, la fragilité de la vie est mise en scène de manière pudique, romanesque et poétique.

Il suffit de quelques plans pour reconnaître le style de Mikhaël Hers, la délicatesse, la douceur de son cinéma, mais aussi son intelligence, très loin de la surcharge ou du remplissage que l’on voit quotidiennement sur les écrans.

Comme souvent, le point de départ est en lié à une perte : à la suite du départ de son mari, Elisabeth doit assurer le quotidien de ses deux adolescents, Matthias et Judith. En perte de repères, elle va devoir se reconstruire, réinventer sa vie. Elle trouve un emploi dans une émission de radio de nuit où elle fait la connaissance de Talulah, jeune fille désœuvrée qu’elle prend sous son aile. Hers construit un personnage féminin qui échappe aux clichés du genre, à la fois fragile et forte, vulnérable et déterminée. Le choix de Charlotte Gainsbourg pour l’interpréter se révèle être une excellente idée : l’actrice, qui enchaîne les rôles importants et vient de rendre hommage à sa mère dans le beau « Jane par Charlotte », fait preuve d’une sensibilité et d’une douceur bouleversante. A ses côtés, de jeunes comédiens sont tout aussi épatants et confirment que Les passagers de la nuit est bien un film à plusieurs têtes : Noée Abita, dans le rôle de la jeune SDF ou Quito Rayon-Richter dans celui de Matthias, le fils. Le personnage de Talulah fait écho au cinéma de Rohmer et de Rivette, et permet un hommage à la comédienne Pascale Ogier (morte prématurément en 1984), tout comme à une certaine idée du cinéma. Celui de Matthias fait écho à sa mère, les 2 connaissant une éducation sentimentale, à un âge différent, ou partageant le goût de l’écriture.

La façon dont le cinéaste se confronte à un passé relativement récent, celui de son enfance, explique également la grande qualité du film. Dès la très belle séquence d’ouverture, très significative, le ton est donné : le soir du 10 mai 1981, des hommes et des femmes célèbre dans les rues de Paris la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle ; un fait politique marquant, une image totémique pour toute une génération. Le film se conçoit ainsi comme une plongée dans les années 80. Il est par ailleurs intéressant de noter que l’histoire, à la faveur d’une ellipse, démarre vraiment en 1984, après le virage de la rigueur et se termine en 1988. Pour autant, malgré une attention évidente portée sur les décors et les costumes, le réalisateur ne propose pas une reconstitution « muséale », ni un voyage nostalgique dans le passé. Si de nombreuses images d’archives s’entremêlent aux images de fiction, la force du réalisateur est de faire ressentir sur le plan sensoriel cette décennie aux spectateurs, dessinant un cadre pour une histoire sensible et finalement intemporelle (ou du moins possédant sa propre temporalité). Il faut souligner le travail remarquable sur l’image, en collaboration avec le chef opérateur Sébastien Buchmann, afin de recréer ce grain si particulier et que l’on a tendance à associer à cette époque : tournage de quelques plans en 16 mm avec une caméra Bolex, des plans d’extérieur en 35 mm, utilisation de filtres, réduction de la définition en numérique. La musique splendide d’Anton Sanko (déjà auteur de la BO de Amanda) fait elle aussi écho à ces années-là, avec ses tonalités électroniques et synthétiques, tout comme les chansons, à l’image du tube de Joe Dassin, « Et si tu n’existais pas » (sortie quelques années avant il est vrai, en 1976).

Autre élément lié à l’imaginaire des années 80 : la maison de la radio, et l’émission de nuit animée par Vanda Dorval (Emmanuelle Béart, très bien), pour laquelle travaille Élisabeth, directement inspirée du programme, « Les Choses de la nuit » sur France Inter. Le réalisateur souhaitait mettre en avant ces personnes anonymes qui venaient se livrer à l’antenne, « ces voix qui étaient une passerelle entre les gens, un lien évocateur et impalpable… » et qui ont constitué un marqueur essentiel.

Pour conclure, s’il fallait ne retenir qu’un plan de cette chronique splendide et lumineuse, très élégamment mise en scène, ce serait peut-être celui où Élisabeth, dans son appartement du XVe arrondissement, dans le quartier de Beaugrenelle, observe la capitale et ses tours à travers de grandes baies vitrées. Un plan de toute beauté à l’image de l’ensemble, qui apparaît comme une réussite incontestable.

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RÉALISATEUR :  Mikhaël Hers
NATIONALITÉ : française 
AVEC : Charlotte Gainsbourg, Emmanuelle Béart, Noée Abita, Quito Rayon-Richter
GENRE : Drame 
DURÉE : 1h51 
DISTRIBUTEUR : Pyramide Distribution 
SORTIE LE 4 mai 2022