Civil War : États désunis d’Amérique

A l’heure de l’accumulation des images, qu’est-ce que les photographies prises en temps de guerre nous disent de nous-mêmes ? Un cliché d’un conflit lointain est-il un avertissement ou une forme de voyeurisme pour ceux vivant loin des balles ? Dans le dernier long métrage du britannique Alex Garland, Civil War, les Etats-Unis ont fait le choix de l’émulation plutôt que de la répulsion : les reporters de guerre couvrent désormais la guerre civile américaine. Un road-trip au cœur d’un conflit impensable, dans un pays fracturé d’Ouest en Est.

Dans un futur proche, les Etats-Unis ne sont plus si unis : une nouvelle guerre de Sécession fait rage. Une alliance improbable est née : la Californie et le Texas ne répondent plus de Washington, la nation s’est disloquée. Les loyalistes se battent pour préserver le pouvoir d’un président populiste, l’armée de l’Ouest pour la destitution du despote et les autres, pour eux-mêmes. Au milieu de ce conflit, un groupe de reporters part traverser le pays pour rencontrer le président, enfermé dans une Maison-Blanche devenue bunker. Un voyage initiatique pour la jeune Jessie, qui suit les pas de la célèbre reporter Lee, aussi chevronnée que désabusée par ce conflit sur le sol américain.

Nouveau récit d’anticipation du cinéaste Alex Garland, Civil War s’inscrit dans une réalité pas si lointaine de la nôtre : dès la scène d’introduction, on comprend que le président des Etats-Unis joue avec les hyperboles lors de ses interventions télévisées. La comparaison avec le quarante-cinquième président américain s’arrête là, à un simple trait de langage (volontaire ou non). Quelque part dans l’ombre du film, on peut également imaginer l’assaut du Capitole de 2021. Le récit débute plusieurs mois après les évènements ayant conduit à la fracture du pays, les raisons politiques sont floues, l’intérêt du film ne réside donc pas tellement dans les motifs de la contestation, mais plutôt dans la matière humaine : en de tels temps, sommes-nous voués à la déshumanisation ? Les mots, perdus dans la guerre, sont devenus binaires : on est dans un camp ou dans l’autre, avec ou contre. L’hostilité dépasse les convictions politiques, la violence s’est emparée des citoyens : un simple désaccord peut se terminer en lynchage. La loi, œuvre collective, est devenue une affaire personnelle. Dans une scène forte, la xénophobie désensibilise totalement des soldats nationalistes, dans une autre des snipers s’affrontent sans savoir s’ils sont du même camp, l’extrémisme a contaminé la société. Face à cette vague, la neutralité des journalistes interroge, la carte de presse ne suffit plus pour sauver sa peau.

Reste un casting convaincant, à commencer par l’excellente Kirsten Dunst, des séquences intenses, une mise en scène efficace et surtout un avertissement à entendre : la guerre, ce n’est pas réservé qu’aux autres.

La reporter Lee, fatiguée, semble aussi questionner son rôle de journaliste : malgré les milliers de clichés ramenés des fronts de différents conflits armés, la guerre est quand même arrivée dans son pays, contaminant les lieux communs américains à la façon d’un film de George A. Romero ou La Guerre des Mondes de Steven Spielberg. Son camarade Joel, animé, lui, par les excès de la guerre, partage aussi cette résignation au bout du voyage. Finalement, à quoi bon tenter de rapporter les paroles du président ? Sa foi s’éteint devant un monde sourd et insensible. La question de la sensibilité, du regard face à la cruauté, irrigue Civil War. Le cinéaste va jusqu’à mêler le comportement des soldats et des reporters en situation de guerre, les uns et les autres ayant quelque part le même objectif : viser juste et appuyer au bon moment. D’une génération à une autre, de Lee à Jessie, l’intensité des combats emporte tout, ne reste que la fascination d’un moment, la captation des derniers instants, entre voyeurisme, esthétisation (choix du noir et blanc) et mission de témoignage. Sans entrer dans les détails, on repense d’ailleurs à la conclusion horrifique et obsessionnelle de Men lors d’une scène où un personnage tombe et un autre se relève, comme dans un cycle. Pour contraster l’aspect cinégénique du conflit et exprimer le malaise moral, Alex Garland n’hésite pas à ajouter des musiques volontairement en décalage avec les images. Dommage toutefois que le cinéaste, moins absolu que par le passé, n’aille pas jusqu’au bout de sa réflexion politique, laissant un arrière-goût d’inachevé, aussi bien dans son écriture que dans sa réalisation, parfois brillante, mais ballottée entre réalisme et grand spectacle déjà vu. Le cinéma d’Alex Garland, connu pour sa froideur et son aspect conceptuel, ne fonctionne pas aussi bien dans ce Civil War. Reste un casting convaincant, à commencer par l’excellente Kirsten Dunst, des séquences intenses, une mise en scène efficace et surtout un avertissement à entendre : la guerre, ce n’est pas réservé qu’aux autres.

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RÉALISATEUR : Alex Garland
NATIONALITÉ : U.S.A
GENRE : Thriller, action
AVEC : Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny
DURÉE : 1h49
DISTRIBUTEUR : Metropolitan FilmExport
SORTIE LE 17 avril 2024