Backrooms : le mystère de la chambre jaune

Tourné alors que son réalisateur avait seulement vingt ans, Backrooms de Kane Parsons est déjà en soi une sorte de phénomène. Plus extraordinaire encore, ce film a atteint la première phase du box-office américain et a engendré plus de 330 millions de dollars de recettes au niveau mondial, ce qui fait de Backrooms, le plus grand succès commercial du studio A24 qui comporte pourtant dans son catalogue des films oscarisés (Moonlight, Everything everywhere and all at once) et nombre de films de qualité, misant sur l’originalité et la différence (Mise à mort du cerf sacré, First cow, Midsommar, Uncut gems, The Eternal daughter, The Whale, Past Lives, La Zone d’Intérêt, Eddington, Marty Supreme, The Drama). En-dehors de l’extrême précocité de Kane Parsons, il faut souligner sa nature d’enfant du confinement, son éclosion artistique ayant eu lieu en 2020-2021, alors qu’il n’avait que quinze-seize ans. Un an plus tard, en janvier 2022, il a mis en ligne sur YouTube le premier court métrage de ce qui allait devenir une web-série The Backrooms qui allait remporter un immense succès. Trois ans plus tard, il signait avec A24 et réalisait l’adaptation cinématographique de sa websérie avec Renate Reinsve et Chewitel Ejiofor. Avec Obsession de Curry Barker, – ainsi qu’à un moindre degré, Together de Michael Shanks et Substitition : bring you back de Michael et Danny Phillipou – Backrooms initie une révolution cinématographique d’auteurs-metteurs en scène, jeunes YouTubeurs issus donc d’Internet, promouvant le Do It Yourself, se lançant dans le film d’horreur et décrochant le jackpot.

Dans la vallée de Santa Clara, Clark est un architecte raté, récemment divorcé et alcoolique, qui lutte pour maintenir à flot son magasin de meubles au bord de la faillite. Il consulte régulièrement sa psychologue, Mary Kline, elle-même marquée par des traumatismes d’enfance liés à l’agoraphobie de sa mère et à la destruction de sa maison familiale. 

Backrooms initie une révolution cinématographique d’auteurs-metteurs en scène, jeunes YouTubeurs issus donc d’Internet, promouvant le Do It Yourself, se lançant dans le film d’horreur et décrochant le jackpot.

De prime abord, Backrooms paraît un énième film de « found footage », sous-genre initié et popularisé par Le Projet Blair Witch de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, immense succès qui, malheureusement, n’a pas mené bien loin ses auteurs. Or si la grande qualité d’une mise en scène consiste à réussir à faire croire à ce que l’on montre, Kane Parsons y parvient de manière indubitable, engendrant une ambiance d’horreur à partir de quasiment rien, des pièces vides, quelques rares accessoires, des hésitations donnant des gages de réalisme, des mouvements de caméra plus ou moins brusques. Pas de doute, à vingt ans seulement, il a déjà tout compris et pratique l’art du found footage avec maestria.

Backrooms est ainsi un film conceptuel, dans le sens où il repose sur un concept fort, empruntant à des légendes urbaines sévissant sur Internet, d’arrière-salles mystérieuses et dissimulant des créatures peu fréquentables. Il possède également une dimension de jeu vidéo puisqu’il serait facile d’imaginer un jeu à plusieurs niveaux qui permettrait à des participants de sortir vainqueur de pièges ou d’impasses, même si cette dimension de niveaux croissants est relativement peu exploitée dans le film. Plutôt que de transformer son film en succédané de jeu vidéo, Kane Parsons préfère en fait soigner son atmosphère qui devient aisément flippante et son esthétique de pièces jaunes presque aussi inquiétante, fascinante et malaisante que la Red Room de Twin Peaks, imaginée par Mark Frost et David Lynch.

Concernant la grammaire et le rythme cinématographiques, Kane Parsons utilise avec une facilité confondante les différents rapports d’espace, les plongées, contre-plongées, les plans éloignés, la profondeur de champ, les couloirs et orifices étroits, etc. et n’abuse pas des jump scares, laissant monter en puissance le suspense au détour de dialogues faussement anodins. Il nous paraît déjà avoir affaire à un petit surdoué qui regarde des films d’horreur depuis (ou même avant) l’adolescence et sait pertinemment éviter les clichés, à force de les avoir déjà vus dans d’autres films.

Là où le film surprend ainsi agréablement, c’est dans son écriture et sa direction d’acteurs. Backrooms ne se contente pas de faire courir de manière effarée des acteurs dans des espaces presque vides. Après la première séquence tournée en found footage et donnant le ton du long-métrage, le film opère un changement brutal de style, s’intéressant à une consultation entre un architecte devenu vendeur de meubles (Chewitel Ejiofor) et sa psychologue (Renate Reinsve). Kane Parsons surprend alors par la maturité de sa mise en scène qui rappelle, toutes proportions gardées, sexe, mensonges et vidéo d’un certain Steven Soderbergh, en confrontant des êtres blessés, des existences gâchées, des visions déformées qui trouveront peut-être dans les Backrooms de quoi les réveiller et leur offrir une planche de salut. On regrette d’ailleurs un léger déficit d’écriture qui aurait pu permettre d’approfondir ces personnages et de partager encore davantage leurs tourments et souffrances.

C’est sans doute la qualité de mise en scène et d’écriture, nonobstant les défauts inhérents à la plupart des premiers films, qui a convaincu des acteurs renommés comme Renate Reinsve, Chewitel Ejiofor et Mark Duplass de participer à ce projet. Signalons en passant que Renate Reinsve paraît réussir tout ce qu’elle touche actuellement : Palme d’or à Cannes et reine du box-office américain. Espérons que Kane Parsons ne tombera pas dans le piège des suites à rallonge et saura progresser en tant qu’artiste après des débuts aussi fracassants. Notons, pour les spectateurs du film, qu’il est recommandé de ne pas quitter la salle à l’apparition du générique de fin, car juste après ce générique, Kane Parsons a eu la malice de glisser comme un morceau bonus caché sur un CD de rock indépendant (ex : Nevermind de Nirvana) l’une des meilleures séquences du film, seize minutes délirantes en found footage sur des panneaux « tout doit disparaître » enlisés dans le plancher de salles vides, expliquant comment l’institut de recherche Async a découvert l’existence de ces espaces cachés derrière les murs.

3.5

RÉALISATEUR : Kane Parsons 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : horreur, épouvante, science-fiction
AVEC : Renate Reinsve, Chewitel Ejiofor, Mark Duplass
DURÉE : 2h06
DISTRIBUTEUR : Metropolitan FilmExport
SORTIE LE 8 juillet 2026