Everything Everywhere All At Once : Apprendre à aimer

Troisième réalisation de Daniel Scheinert et Daniel Kwan (aussi appelés « les Daniels »), Everything Everywhere All At Once aura connu une carrière tout à fait singulière. Devenu en quelques semaines le film le plus performant au box-office du studio indépendant A24 (Lady Bird, First Cow, Moonlight, Midsommar…), atteignant les 90 millions de recettes alors qu’il n’en a coûté que 15 millions ! À côté de ça, c’est son bouche-à-oreille dithyrambique sur les réseaux sociaux qui a rendu le film tout bonnement viral, lui permettant de faire partie des films les mieux notés de l’Histoire sur bon nombre de sites web. Malgré tout cela, le film a manqué de ne pas sortir en France. Pourquoi ça ? Et bien il est connu qu’A24 vend les droits de ses films extrêmement chers en France, voyant le pays comme une terre cinéphile où leurs productions devraient toutes atteindre des chiffres mirobolants au box-office. Ainsi, des films comme The Green Knight, Zola ou encore Uncut Gems ne sont jamais sortis dans nos salles et se sont retrouvés directement proposés sur les plateformes de streaming ou de VOD. Ainsi, alors que le film était déjà sorti depuis des mois aux USA et dans d’autres pays, l’espoir de le voir arriver dans nos salles obscures s’amincissait de jour en jour. Bien heureusement, et à la surprise générale, le petit distributeur Original Factory, en collaboration avec Pathé Live, est arrivé en sauveur et nous permet ainsi de nous faire une idée sur ce film tant attendu, et ce dans les meilleures conditions de visionnage possible !

Alors, emballement justifié ou énième excès de la part des critiques américaines ?

Une création débridée, qui ne se soumet qu’à l’imagination débordante et sans limites des Daniels, qui y apposent leurs propres règles, leurs propres codes, et leur propre grammaire cinématographique.

La première qualité à saluer de ce film-anomalie, c’est son initiative en termes de représentation pure. En effet, pour un film d’action américain, entre la science-fiction et le genre super-héroïque, les Daniels prennent la formidable décision de changer d’air et d’horizon. Fini les hommes ultra-musclés et les femmes sur-moulées qui se bagarrent, Everything Everywhere All At Once propose une histoire nouvelle et des personnages ô combien rafraîchissants. Ici, les deux héros sont un couple d’immigrés chinois quinquagénaire au bord du divorce, et leurs ennemis une contrôleuse des impôts déprimée (superbe Jamie Lee Curtis) et une adolescente lesbienne et fashionista. Dès lors, le long-métrage profite de ce parti pris inédit pour donner un bon coup de balai à un genre étouffé sous ses codes et son amour de l’aseptisé.

Ainsi, le film aborde avec justesse un sujet à la mode au cinéma (Evolution de Kornél Mundroczo en mai, et Les Secrets de mon père en septembre prochain) : le traumatisme intergénérationnel, qui s’installe dans nos gênes et parasite celles de notre descendance. Ici, c’est l’american dream qui est mis en cause, via le récit d’immigrés chinois bloqués entre mener une vie sans remous ou se laisser aller et accepter de lâcher prise. De cette manière, bien que le film se veuille comme une grosse comédie d’action qui tient largement ses promesses de divertissement, il se permet par la même occasion de sans cesse retourner vers l’introspectif, vers l’émouvante analyse de ses personnages qui, même à 50 ans, réapprennent tout de la vie et de l’image de réussite qu’ils s’étaient faite d’elle. Evelyn doit donc faire face à un mari sur le départ et à une fille qu’elle ne comprend plus, élevée selon une culture différente. C’est cette dissonance dans la relation mère-fille qui se trouve au cœur de l’histoire, et représente tous les enjeux narratifs qu’Evelyn doit franchir. Son incapacité à communiquer ou à exprimer une once d’affection à ses proches se révèle rapidement être symptomatique de son passé. Ainsi, pour ces vies pleines de questionnements, de regrets, de doutes et de blocages, la thématique du multivers semble toute trouvée, puisqu’elle lui permettra de répondre aux questions fatidiques qui rythment ses pensées : A-t-elle bien fait de partir ? Que serait sa vie si elle était restée ?

La morale ? Même dans un univers où la vie n’a pas pu se former, l’amour sera toujours là. Peut-être pas de manière évidente pour tous, difficilement exprimable voire inatteignable, il est et restera un liant impérissable entre les êtres humains. Un discours simple mais universel, qui trouve sa force grâce à son ancrage dans ces vies aux problématiques nombreuses.

Mais en plus de tout ça, Everything Everywhere All At Once est une création débridée, qui ne se soumet qu’à l’imagination débordante et sans limites des Daniels, qui y apposent leurs propres règles, leurs propres codes, et leur propre grammaire cinématographique. C’est véritablement ce qui subsiste dans nos esprits après avoir vu Everything Everywhere All At Once : la certitude d’avoir vu une œuvre qui appartient plus que jamais à ses auteurs, chose rare aujourd’hui à Hollywood, où les films à gros budget sont souvent confiés à des avatars malléables et écrasés par l’emprise des studios. Ainsi, même si non-exempt de défauts (on aurait facilement amputé le film d’une vingtaine de minutes pour éviter un ventre mou assez fatal), il n’en est pas moins un OVNI. Atteignant parfois certes leurs propres limites et lorgnant vers une morale un peu convenue, les réalisateurs ont tout de même le mérite d’être allé assez loin pour atteindre ces dites-limites.

Everything Everywhere All At Once n’est peut-être pas le chef-d’œuvre que la critique américaine nous vend depuis des mois, mais sa délirante audace lui confère un capital charme qu’on ne peut négliger. En enchaînant Top Gun : Maverick, Elvis et Everything Everywhere All At Once, le cinéma américain tend à nous donner l’espoir que sa grandeur et son ampleur d’antan subsistent. Plus qu’à y croire !

3.5

RÉALISATEUR :  Daniel Scheinert, Daniel Kwan
NATIONALITÉ : USA
AVEC : Michelle Yeoh, Jamie Lee Curtis, Ke Huy Quan, Stephanie Hsu
GENRE : Science-fiction, Comédie, Drame
DURÉE : 2h19
DISTRIBUTEUR : Original Factory
SORTIE LE 31 août 2022