Midsommar : sous le soleil exactement

Révélation du cinéma américain de ces dernières années, Ari Aster divise depuis le surgissement de son premier film Hérédité au Festival de Sundance, en février 2018. Certains voient en lui un petit génie, sur lequel repose une partie de l’avenir du cinéma des Etats-Unis. D’autres lui reprochent de ne rien inventer et de reprendre avec un savoir-faire consommé des recettes éprouvées, se situant dans la mouvance de Rosemary’s BabyNe vous retournez pas ou L’ExorcisteMidsommar, son nouveau film, permet de lever certains doutes et interrogations au sujet d’Ari Aster. Thématiquement, Aster n’y invente toujours rien : son intrigue relativement classique de huis clos à ciel ouvert fait penser selon les moments au Village du Shyamalan de la bonne période ou à The Wicker Man. Mais c’est surtout esthétiquement que le film tient joliment la route, complètement barré et déversant de grands moments de mise en scène distillés avec une fièvre et une intensité rarement vues depuis longtemps, réussissant presque à couvrir la durée de deux heures et demie, sans trop relâcher la tension. Et si, pour le dire de manière provocatrice, le meilleur film du mois d’août était ce Midsommar et non Once upon a time in…Hollywood?

L’expérience cinématographique la plus hallucinante qu’on ait vue sur un écran depuis assez longtemps

Le film commence sous le signe très sombre de la dépression et du deuil. Dani et Christian ne s’entendent plus vraiment mais alors que Dani est frappée par une terrible épreuve dramatique, Christian n’a pas le cœur de s’en séparer et l’embarque, ainsi que deux autres amis de faculté, dans des vacances proposées par leur ami commun, Pelle. Ils sont invités à un festival estival qui ne se passe que tous les 90 ans, dans un village isolé de Suède, où Pelle a de la famille…Dans ce village toujours illuminé, dans tous les sens du terme, où le soleil ne se couche jamais, les Hårga sont toujours accueillants, souriants et sympathiques. Mais ce n’est peut-être qu’une apparence…

Prenant le contrepied absolu de la maison sombre et ténébreuse de Hérédité, Ari Aster choisit de nous plonger dans un monde festif et champêtre, très lumineux, peut-être trop au point que cette joie, cette bonne humeur, ce ciel implacable, privé de nuages, apparaissent finalement comme agressifs, inquiétants et profondément déstabilisants. Aster reprend ici une idée de génie d’un certain Alfred Hitchcock : éviter le cliché de l’ambiance sombre et faire ressentir le plus grand danger en plein soleil, lors de la séquence du champ de maïs dans La Mort aux trousses. On ne peut alors s’empêcher de ressentir un profond malaise, à l’unisson de Dani qui est restée assez fragile psychologiquement. En voyant le film par ses yeux, on mettra ainsi un certain temps sur le compte de son état les perturbations ou hallucinations que nous percevons, alors qu’elles sont bien effectives dans l’ordre de la fiction. On ne pourra depuis lors plus regarder les fêtes en pleine nature, que comme des déchaînements sauvages de nature dionysiaque, plutôt que comme des soi-disant paisibles célébrations païennes.

Sans dévoiler les tenants et les aboutissants de l’histoire, le village semble être une émanation de l’Enfer, d’autant plus effrayante qu’elle s’était montrée auparavant sous des dehors agréables et futiles. Entre rites sacrificiels, fornications volontairement incestueuses et danses faussement joviales mais réellement maléfiques, Aster en tire le prétexte d’une pure démonstration de mise en scène à la fois sur le plan sonore, ce grésillement d’atmosphère qui nous met sur un gril permanent, qu’au niveau visuel, où chaque plan en plongée ou mouvement de caméra panoramique a profondément son sens et sa fonction dans la gestion de l’espace. Néanmoins, au-delà de la pure virtuosité, Aster parvient, et c’est bien plus important, à nous figurer la représentation par ce que ce village va faire aux deux amoureux, d’un état de rupture en progression galopante. L’une, Dani, deviendra au terme d’une compétition absurde la Reine de Mai, tandis que Christian sera condamné à être le géniteur forcé d’une jeune vierge rousse. Ils ne se rejoindront dès lors plus et le film tout entier deviendra l’expression d’une rupture déchirante, où celui qui voulait rompre sera finalement puni alors que celle qui ne se doutait de rien, sera finalement sauvée.

Bien évidemment, Ari Aster continuera à diviser avec ce film, certains le trouvant extraordinaire alors que d’autres le supporteront à grand’peine. Midsommar se tenant sur la corde raide des émotions, n’échappe pas ainsi complètement au ridicule avec par exemple son chœur de vestales grecques entonnant des chants dignes de Björk (les cyniques ricaneront), mais bascule très vite dans l’émotion totale, lorsque Dani exprime sa souffrance et que des femmes l’entourant renchériront au lieu de la consoler. Le film d’Ari Aster souffre aussi légèrement de sa longueur relative, dépassant allégrement les 2h20, ce qui se révèle être assez rare pour un film d’horreur et l’empêche de maintenir totalement sur la durée son caractère miraculeux. Mais ces vingt minutes superfétatoires ne représentent pas grand’chose face à l’expérience cinématographique assez hallucinante qu’on ait vue sur un écran depuis assez longtemps. Après la dernière séquence extatique et libératoire, on ne peut plus entendre au générique la chanson de Frankie Valli, The Sun ain’t gonna shine anymore, que comme un chant de désespoir sur des amours défuntes à jamais évanouies.

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RÉALISATEUR :  Ari Aster 
NATIONALITÉ : américaine 
AVEC : Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter  
GENRE : Horreur, drame
DURÉE : 2h27 / 2h51 (director's cut) 
DISTRIBUTEUR : Metropolitan FilmExport 
SORTIE LE 31 juillet 2019