Conte-moi, Muse…Le cinéma de Christopher Nolan a toujours arboré un aspect mythologique. Il est ainsi le seul grand cinéaste de sa génération (Fincher, Tarantino, Paul Thomas Anderson, James Gray, Wes Anderson, etc.) à avoir réalisé des films inspirés de comics (la trilogie Dark Knight), sorte de mythologie iconique de notre époque. Il a également tourné des films sur la mémoire, le temps, la narration, construisant ainsi sa propre mythologie (Memento, Inception, Interstellar, Tenet), avec quelques clins d’oeil à l’Antiquité gréco-romaine (le labyrinthe et le Minotaure, le fil d’Ariane, dans Inception). Plus récemment, il a représenté l’Histoire, autre grande productrice de mythologie, mais s’inspirant cette fois-ci directement de la réalité (Dunkerque, Oppenheimer). Pourtant, avec L’Odyssée, c’est la première fois qu’il aborde de front la mythologie. Ce faisant, il parvient à faire d’un péplum aux allures de blockbuster une oeuvre profondément personnelle, où percent nombre de ses thèmes de prédilection, les narrations non linéaires, le temps et le voyage, le dégoût de la guerre.
Revenant de la guerre de Troie, gagnée au bout de dix ans grâce à un des artificieux stratégèmes (le fameux cheval de Troie), Ulysse, légendaire roi grec d’Ithaque, entreprend un périlleux voyage de retour qui sera marqué pendant dix ans supplémentaires par des rencontres avec des créatures mythiques tels que le cyclope Polyphème, les Sirènes et leur chant redoutable, la nymphe Calypso et la magicienne Circé, De leur côté, à Ithaque, Télémaque, son fils, tente de protéger sa mère Pénélope, épouse d’Ulysse, des manoeuvres de ses prétendants qui ont envahi la demeure familiale et voudraient la contraindre à un remariage forcé.
A la fois chant poétique, témoignage pour la paix, récit d’aventures, oeuvre fantastique dans tous les sens du terme, L’Odyssée rend ainsi hommage de belle manière au talent immémorial d’Homère et résonne avec puissance de tous les traumatismes vécus par notre époque.
Quand la nouvelle du prochain projet de Christopher Nolan est tombée, elle a pu surprendre de prime abord puis est apparue totalement cohérente et logique par rapport à son univers. Nombre de ses oeuvres content en effet des histoires assez proches, voire similaires à L’Odyssée, des fables sur le retour (Interstellar, Inception, Tenet), des manipulations virtuoses sur des récits parallèles ou des régimes de temps différents. Après les comics et l’Histoire, la mythologie paraissait donc la nouvelle limite fictionnelle à aborder pour Christopher Nolan. Il a ainsi déjà failli adapter L’Iliade du même Homère, en étant pressenti pour tourner Troie qui a fini dans l’escarcelle de Wolfgang Petersen. Pourtant, adapter cette fois-ci L’Odyssée, un texte aussi fondamental que celui d’Homère, l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale qui a fini par devenir à travers les siècles bien plus célèbre et réputé que L’Iliade, s’avère d’une ambition absolument monumentale qui aurait pu en faire reculer plus d’un.
Pour s’y préparer, Christopher Nolan a beaucoup travaillé et a choisi de faire de son film une oeuvre très personnelle, tributaire des échos de notre époque, tout en restant fidèle aux contes et légendes homériques. L’incipit du film, « en des temps apparemment magiques », fait ainsi d’ores et déjà le lien avec Le Prestige, l’un des plus beaux Nolan, centré sur la magie dissimulée, devenue professionnelle. Certains pourront être surpris de constater que le point nodal du film réside dans le personnage de Sinon, soldat grec, faisant partie de l’armée d’Ulysse, et de l’épisode du Cheval de Troie, personnage et épisode n’apparaissant pas dans l’oeuvre d’Homère, hormis via de fugitifs flash-backs. Nolan s’est ainsi inspiré d’autres oeuvres telles que L’Enéide de Virgile ou Les Histoires incroyables de Paléphatos, afin d’affiner le contexte de L’Odyssée et de mieux faire comprendre le dilemme d’Ulysse. En plus d’être ouverte aux oeuvres périphériques aux poèmes homériques, la version nolanienne se veut également le réceptacle des débats de notre époque, ce qui fera pousser des cris d’orfraie aux puristes, spécialistes de la mythologie. Il fait ainsi interpréter le personnage iconique de la belle Hélène par l’actrice Lupita Nyong’o, mettant en avant des modèles et standards différents, issus de la diversité. Idem pour la déesse Athéna incarnée par Zendaya ou le soldat Sinon par Elliott Page, nouvelle identité, après sa transition, d’Ellen Page qui avait joué auparavant Ariane dans Inception. Une bonne partie du récit cinématographique de L’Odyssée restitue le point de vue féminin à travers des personnages qui sont dépeints en tant qu’être humains souffrant d’une société patriarcale et se vengeant d’elle : Pénélope, Calypso, Circé. En faisant ces choix, Nolan affirme sa volonté d’accompagner les évolutions sociétales à l’oeuvre dans les années 2020, en faisant de L’Odyssée une oeuvre capable d’accueillir les nouveaux standards de notre décennie, globalement fidèle au texte d’Homère (seuls l’épisode de Nausicaa a été supprimé, et la fin modifiée pour la limpidité du récit) et pourtant également réceptacle des débats contemporains. Seul bémol mineur, Lupita Nyong’o joue un double rôle, Hélène, épouse de Ménélas et prétexte de la guerre de Troie, et sa soeur jumelle Clytemnestre, épouse d’Agamemnon, clin d’oeil à l’Orestie d’Eschyle, gémellité qui n’est confirmée nulle part dans la mythologie grecque (Hélène et Clytemnestre sont en fait demi-soeurs de pères différents) et de plus, leur ressemblance parfaite n’aurait absolument aucun sens.
D’Oppenheimer, on se souvient entre autres d’un son énigmatique et emblématique, celui de pieds et de mains applaudissant Oppenheimer, bruit fracassant qui va hanter la bande-son, bien avant qu’il ne trouve son explication dans le dernier tiers du film. L’Odyssée commence également par une scansion rythmique et verbale, à l’aide d’un brigadier de théâtre : « Un visage! Une flotte! Une guerre! Une pensée!, Un homme!, Une ruse!, etc. » avant que le spectateur ne comprenne qu’il s’agit de la guerre de Troie racontée par un aède, interprété par un rappeur (Travis Scott). Ce faisant, Christopher Nolan a réussi à trouver un équivalent osé mais à la réflexion très juste des bardes de l’Antiquité gréco-romaine, soit donc des diseurs pouvant scander leurs récits. Nolan parvient ainsi pour chaque épisode mythologique à proposer un équivalent cinématographique extrêmement réfléchi et juste : le genre du « survival » à travers la séquence de Polyphème le Cyclope, le film d’horreur pour l’épisode des Lestrygons ou la transformation des soldats en pourceaux dans la maison de Circé (formidable Samantha Morton), l’une des meilleures séquences du film, savoureuse anticipation homérique du fameux « balance ton porc« , ou encore le chant des Sirènes qu’on n’entendra pas, en étant placés dans la situation des soldats d’Ulysse ou le passage dangereux de Charybde en Scylla, privilégiant la plupart du temps la puissance de la suggestion et du hors-champ. Tourné intégralement en IMAX, prouesse technique sans précédent, et servi par une distribution parfaite dans chaque rôle, y compris le plus insignifiant, L’Odyssée fait se rejoindre la pointe de la technologie la plus moderne et le caractère immémorial de l’un des textes les plus anciens. L’un des meilleurs exemples alliant la tradition et la modernité se trouve également dans la musique du film, signée par par Ludwig Göransson, l’un des meilleurs compositeurs actuels, oscarisé pour Oppenheimer, Sinners et Black Panther. Il a su éviter de recourir à une musique orchestrale et symphonique, cliché du péplum, pour se concentrer sur un accompagnement plus organique, avec des instruments de l’époque (lyre, tambours, gongs), agrémentés de sonorités électroniques (synthés). Esthétiquement, Nolan joue en virtuose des inserts et du montage fragmenté pour sauter parfois de récit en récit, via des récits enchâssés en flash-backs et des rappels par-delà des temporalités décomposées. Nolan en profite même pour rendre un hommage très personnel et appuyé à Argos, chien fidèle d’Ulysse et gardien de sa demeure, alors qu’il est à peine évoqué dans le texte d’Homère, et pour boucler parfaitement son scénario, à travers une cicatrice à la cheville qui permettra à la fin à Euryclée, une vieille servante, de le reconnaître en silence.
Pour Nolan, il s’agissait aussi de retrouver la fantaisie et le plaisir cinématographique des productions agrémentées par les trouvailles de Ray Harryhausen (Jason et les Argonautes, Le Choc des titans), tout en recherchant une dimension de réflexion et d’âme supplémentaire. Dans Le Mépris de Godard, il est fait allusion au personnage d’Ulysse dans l’adaptation de l’oeuvre d’Homère mise en scène par Fritz Lang, en mentionnant que s’il a mis dix ans à revenir, c’est qu’il n’avait pas en fait très envie de revenir. Sans aller jusqu’à reprendre complètement cette explication godardienne, Nolan y fait allusion à la fin de l’épisode du chant des Sirènes et laisse planer le doute, avant de se ranger du côté d’une autre explication a minima aussi convaincante. Ulysse, en précipitant la chute de Troie, a assisté à ce qui lui paraît être la destruction de la beauté et la chute de la civilisation. Profondément meurtri, il en est sorti avec un terrible choc post-traumatique, équivalent de ce qui a pu se passer pour beaucoup de soldats américains revenant d’Irak. Par conséquent, L’Odyssée n’est pas un simple blockbuster de divertissement mais cherche à délivrer un message sur les horreurs de la guerre, qui n’est pas très éloigné de celui d’Oppenheimer. Nolan ne pouvait faire ce film sans s’interroger sur les véritables raisons de la durée intrigante du voyage de retour d’Ulysse. La courte victoire à la Pyrrhus sur Troie relevait en fait de la défaite d’un monde. Dans la séquence saisissante de la prise de Troie, Ulysse s’aperçoit qu’il fait partie des barbares, renvoyant ainsi à toutes les guerres d’invasion, passées, surtout présentes et à venir, rappelant les conflits récents d’une actualité brûlante, de l’Irak à l’Iran, en passant par l’Ukraine et Gaza, ce qui permet à cette nouvelle oeuvre de rejoindre Oppenheimer dans la critique d’un monde livré à sa propre folie.
Victime de son intelligence prodigieuse, Ulysse la voit comme une malédiction car, via le stratagème du Cheval de Troie, elle a entraîné quasiment la chute d’une civilisation et le déclin de l’Age de Bronze. Car il a enfreint de manière sacrilège la xenia aka la loi de Zeus, cette loi grecque qui enseigne d’offrir respect, courtoisie et hospitalité à l’étranger, car les dieux peuvent se cacher derrière tout inconnu. L’offrande du Cheval de Troie était de la part d’Ulysse un piège, une ruse diabolique. Dès lors, Ulysse survit tant bien que mal, sous le poids d’une culpabilité ontologique, la culpabilité de la trahison, de la déloyauté, tout comme Oppenheimer hanté par le souvenir de l’explosion de la bombe atomique. Contrairement à ce qui se passe dans le texte d’Homère, les dieux grecs ne sont pas partie prenante à l’action, et se signalent par leur absence, tout juste compensée par le déclenchement des éléments naturels. Dans le cadre d’une vision agnostique, voire athée, Christopher Nolan se démarque ainsi judicieusement de la conception d’Homère qui croyait en ces divinités. Seule subsiste Athéna (Zendaya) qui devient une sorte de conscience individuelle à la Jiminy Cricket, servant d’interlocutrice invisible dans cette auto-psychanalyse d’Ulysse qui durera les deux tiers du film, avant son retour à Ithaque, le moment-clé étant lorsqu’elle prendra le visage d’une Troyenne assassinée sous les yeux d’Ulysse. Ce dernier ne se voit plus comme un héros conquérant, mais comme un traître à l’humanité, ce qui explique qu’il ait autant de mal à revenir chez lui, son image étant à ses yeux définitivement dévalorisée. Il perd même la mémoire, cf. Memento, suite à son syndrome post-traumatique et surtout aux fleurs de lotus insidieusement offertes par la nymphe Calypso pour le garder prisonnier sur son île, ce qui amènera Ulysse à essayer de reconstituer tout son passé évaporé, en racontant ses aventures lors des deux premiers tiers du film. Christopher Nolan parvient ainsi à développer une relecture très politique, civilisationnelle et profondément humaniste de L’Odyssée qui se trouve tout simplement à la hauteur des enjeux de notre temps.
A la fois chant poétique, témoignage pour la paix, récit d’aventures, oeuvre fantastique dans tous les sens du terme, L’Odyssée rend ainsi hommage de belle manière au talent immémorial d’Homère, y compris dans sa fin subtilement modifiée et bien plus satisfaisante, et résonne avec puissance de tous les traumatismes vécus par notre époque.
RÉALISATEUR : Christopher Nolan
NATIONALITÉ : américano-britannique
GENRE : action, aventure
AVEC : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong'o, Samantha Morton, Zendaya, Charlize Theron
DURÉE : 2h52
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures International France
SORTIE LE 15 juillet 2026


