La dérive des continents (au Sud) : l’Europe, les migrants, ma mère et moi

On n’a plus vraiment de nouvelles du cinéma suisse, hormis un JLG depuis longtemps récupéré par la France. Derrière Alain Tanner, Claude Goretta et Louis Soutter formant le trio helvétique, seule Ursula Meier s’était signalée dans la nouvelle génération. Heureusement Lionel Baier la rejoint en présentant ce qui est déjà son cinquième film, sélectionné cette année à la Quinzaine des Réalisateurs, La Dérive des continents (au Sud). Comédie grinçante assez réussie sur la crise migratoire et les institutions européennes dans sa première partie, ce film greffe ensuite sur sa narration un propos de nature plus autobiographique, en traitant des relations conflictuelle entre une mère et son fils qui ne se sont jamais réellement aimés et reconnus.

Nathalie Adler est en mission pour l’Union Européenne en Sicile. Elle est notamment chargée d’organiser la prochaine visite de Macron et Merkel dans un camp de migrants. Présence à haute valeur symbolique, afin de montrer que tout est sous contrôle. Mais qui a encore envie de croire en cette famille européenne au bord de la crise de nerfs ? Sans doute pas Albert, le fils de Nathalie, militant engagé auprès d’une ONG, qui débarque sans prévenir alors qu’il a coupé les ponts avec elle depuis des années. Leurs retrouvailles vont être plus détonantes que ce voyage diplomatique…

La Dérive des continents (au Sud) est ainsi partagé de manière schizophrène entre une satire originale et prometteuse de la politique telle qu’elle se pratique sur le terrain et un chassé-croisé parental qui évoquerait lointainement les trépidations d’une comédie à la Howard Hawks, sans en avoir le souffle ni la profondeur.

Face à un sujet aussi délicat que la crise migratoire, il était apparemment risqué de s’avancer. Cela n’a pas effrayé Lionel Baier qui le traite à rebours des conventions, avec une certaine allégresse et un sens de la satire certain. Son style, surtout dans la première partie du film, s’exerce avec jubilation sur le traitement des médias et la désaffection des politiques sur le sujet, rappelant par moments par son sens de la vignette à la fois cruel et tendre le cinéma de Jacques Tati ou d’Otar Iosseliani. S’y mêlent une certaine bienveillance envers l’incapacité de nos contemporains et une justesse du trait qui fait mouche.

Si Lionel Baier avait continué dans cette voie, La Dérive aux continents (au Sud) aurait été une comédie grinçante sur le poids des institutions, la difficulté de les remettre en question et leur incapacité à traiter efficacement des problèmes. Cependant, dans la deuxième partie du film, Baier greffe sur ce canevas assez prometteur une intrigue à potentiel mélodramatique entre une mère lesbienne et un fils rebelle. Nul doute que s’y fait entendre un ressentiment autobiographique que l’auteur avait le droit d’exprimer. Néanmoins, en dépit de tout le talent d’Isabelle Carré (très à l’aise dans ce registre entre comédie et drame) et des potentialités de Théodore Pellerin dans le rôle du fils, cette intrigue qui prend le pas sur la première réduit le scandale de la crise migratoire à des chamailleries entre mère et fils qui n’ont pas pris le temps de se connaître, ce qui finit par souligner la superficialité du projet. Seul moment qui échappe à cette artificialité dans la seconde partie, la séquence où une véritable manifestante politique vient haranguer la foule surprend et étonne, mais aussi détonne par sa nature documentaire qui s’oppose au style utilisé précédemment.

La Dérive des continents (au Sud) est ainsi partagé de manière schizophrène entre une satire originale et prometteuse de la politique telle qu’elle se pratique sur le terrain et un chassé-croisé parental qui évoquerait lointainement les trépidations d’une comédie à la Howard Hawks, sans en avoir le souffle ni la profondeur.

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RÉALISATEUR :  Lionel Baier 
NATIONALITÉ : suisse 
AVEC : Isabelle Carré, Théodore Pellerin 
GENRE : drame 
DURÉE : 1h29
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange 
SORTIE LE 24 août 2022