Avec Fjord, Cristian Mungiu a présenté son septième film au Festival de Cannes. Sept films en vingt-quatre ans, dont un film collectif, Contes de l’Age d’or : une oeuvre ramassée, dense et essentielle, dont tous les films ont été sélectionnés dans des sections diverses au Festival de Cannes, ce qui fait de Mungiu l’un des piliers du cinéma européen, voire mondial. En 2007, il a même été le plus brillant représentant de la vague du cinéma roumain (Poromboiu, Puiu, Nemescu) déferlant en ces années-là, en parvenant à remporter la prestigieuse Palme d’or du 60ème Festival de Cannes, avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un drame social sur les difficultés de l’avortement en Roumanie, assez proche stylistiquement des Dardenne. Presque vingt ans plus tard, Mungiu est revenu avec Fjord, disposant cette fois-ci de deux têtes d’affiche internationales, Sebastian Stan (Captain America : le Soldat de l’hiver, The Apprentice) et Renate Reinsve (Julie (en douze chapitres), La Convocation, Valeur sentimentale, Backrooms), passant ainsi en vingt ans de jeune talent prometteur à metteur en scène confirmé et ayant une stature internationale, lui permettant ainsi d’obtenir sa deuxième Palme d’or, et de rentrer dans ce club très fermé des Dix lauréats d’une double Palme d’or (en fait neuf, les Dardenne comptant pour une unité). Fjord est ainsi un beau film humaniste, parfaitement non-manichéen, qui renvoie dos à dos conservatisme rigoriste et progressisme borné, magistralement écrit, dialogué et réalisé en plans-séquences souvent fixes, où la fluidité de la mise en scène et du jeu d’acteurs n’a d’égale que sa discrétion.
Le couple roumano-norvégien Gheorghiu s’installe avec ses enfants dans un village norvégien situé au fond d’un fjord. Cette famille très croyante se lie rapidement d’amitié avec ses voisins, les Halberg. Malgré leurs styles éducatifs différents, les enfants des deux familles tissent des liens étroits. Un jour, lorsque des enseignants constatent des traces de maltraitance physique sur Elia, l’aînée des Gheorghiu, le soupçon s’installe dans la communauté. Les pratiques éducatives conventionnelles des parents auraient-elles franchi la limite de la violence ? L’enquête qui s’ensuit plonge toute la famille dans le chaos
un beau film humaniste, parfaitement non-manichéen, qui renvoie dos à dos conservatisme rigoriste et progressisme borné, magistralement écrit, dialogué et réalisé en plans-séquences souvent fixes, où la fluidité de la mise en scène et du jeu d’acteurs n’a d’égale que sa discrétion.
Le dernier jour du Festival de Cannes, Fjord faisait partie des favoris pour la Palme au même titre que Minotaure d’Andrei Zviaguintsev et Fatherland de Pawel Pawlikowski. Dans un festival un peu gris, où aucun choc esthétique ne s’est signalé et aucun film ne se détachait véritablement, on ne peut que se féliciter avec le recul du choix effectué par le jury. Grâce à la précision de son écriture quasi chirurgicale et son humour pince-sans-rire, laissant deviner les mensonges des uns et les a priori des autres, Fjord l’emportait assez justement sur les évolutions de caméra somptueuses et ostentatoires de Minotaure ou le formalisme hiératique de Fatherland.
Partant d’un fait divers s’étant déroulé en Norvège dix ans auparavant, Cristian Mungiu interroge les extrêmismes idéologiques, d’où qu’ils viennent. le rigorisme chrétien qui est assez évident dans ses limites mais surtout le progressisme imbu de lui-même, de ses valeurs et son bien-fondé idéologique. Cela lui a valu suite à sa projection cannoise et sa Palme d’or méritée, une levée de boucliers de la gauche bien-pensante, lui reprochant d’avoir retourné sa veste, depuis sa défense de l’avortement dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours. Or il n’en est évidemment rien, Mungiu souhaitant réunir tout le monde dans un esprit mutuel de compréhension réciproque, en reconnaissant une intangible part d’humanisme aux chrétiens radicaux du couple Gheorghiu mais aussi en questionnant l’acharnement suspect des services sociaux de l’enfance qui décide de retirer leurs enfants au couple.
Ce faisant, Mungiu procède à une inversion des valeurs, se moquant un peu des films-dossiers complètement manichéens qui instruisent uniquement à charge contre telles personnes qui n’ont pas l’heur d’avoir les valeurs politiquement correctes du moment. Ceux qui protestent contre le film sont paradoxalement les progressistes qui se considèrent ridiculisés. Pourtant il ne s’agit pas ici de ridiculiser les wokistes comme le fait Todd Field dans Tár ou Agnès Jaoui dans L’Objet du délit, en montrant des personnages stupides et intellectuellement limités (l’élève du cours de Lydia Tàr ou la metteuse en scène débile d’opéra). Imaginons ainsi Fjord mis en scène par un metteur en scène moins profond et subtil, cela aurait donné un film de type « soviétique » où les chrétiens seraient accablés tout au long de l’intrigue, comme des individus ignobles et tortionnaires. Dans Fjord, le doute est au contraire permis, aucune scène ni le moindre dialogue n’attestant de réelle maltraitance ni de châtiments corporels. Rappelons que, lors de l’Antiquité, les chrétiens étaient persécutés par les Romains. Remplaçons « chrétiens » par « musulmans » ou « pro-palestiniens », on se rendra compte que, comme par magie, la donne s’en trouve complètement modifiée de la part de la gauche idéologiquement bornée. Mungiu montre ainsi que toutes les positions sont finalement réversibles, qu’il n’existe pas forcément un camp du Bien immuable, et qu’il faut laisser sa chance surtout à l’humanité.
Du côté de la mise en scène, Mungiu organise admirablement sa gestion de l’espace en plans-séquences autonomes, souvent fixes (mais pas toujours) qui pourrait ravir les admirateurs de Tati et d’Haneke car il laisse totalement le choix au spectateur de voir ce qu’il souhaite voir dans chaque plan, certains réunissant parfois plus de dix personnages dans le même cadre. Les membres de la famille Gheorghiu, ceux de la famille Halberg, les représentants de l’Aide Sociale à l’enfance, se partagent souvent l’écran, sans que la mise en scène n’exprime de préférence nette, les traitant sur un pied d’égalité, comme dans la vie, selon une vision démocratique de la mise en scène. Tout est si fluide et peu ostentatoire que le spectateur novice pourrait très bien ne pas remarquer le formidable travail de mise en scène et de direction d’acteurs, permettant une circulation apparemment libre des acteurs au sein d’un même plan, le tout ayant le bel effet du plus grand naturel. Narrativement, Mungiu organise une narration à deux étages en fonction des générations, montrant une aussi grande facilité à dépeindre les tourments des parents adultes que les enthousiasmes et débordements des enfants adolescents.
Avec Fjord, Cristian Mungiu poursuit et prolonge ses oeuvres antérieures : l’amitié et plus si affinités de Noora et Elia évoque l’amitié sororale et indéfectible des deux colocataires de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, ainsi que celle des deux orphelines d’Au-delà des collines. De même, son nouveau film est lié à son précédent R.M.N. qui montrait comment le mépris des classes populaires pouvait réveiller à tort l’étincelle du nationalisme. Comme dans tous ses films, Mungiu ne cherche pas à opposer le Bien au Mal mais à explorer une zone grise, où personne n’a vraiment tort ni totalement raison, comme dans la vie. Concernant Mungiu, comme personne ne tombera jamais d’accord, il se permet de poser la question fondamentale : comment réussir à vivre ensemble, malgré toutes les croyances, les opinions, les expériences différentes, comment comprendre ceux qui ne pensent pas comme nous, ceux que l’on croit avoir toujours tort, ceux qui peuvent avoir peut-être raison tout autant que nous. Alors que Jean Renoir disait dans La Règle du jeu, « ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons« , Cristian Mungiu se montre digne du tragique constat de son brillant devancier car, entre conservatisme et progressisme, entre Charybde et Scylla, Fjord pourrait en être l’une des plus justes illustrations.
RÉALISATEUR : Cristian Mungiu
NATIONALITÉ : roumaine
GENRE : drame
AVEC : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc, Lisa Loven Kongsli, Ellen Dorrit Petersen, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban
DURÉE : 2h26
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 19 août 2026


