Aucun ours : aux frontières du réel

Frontières du réel. Celle entre lui et la fiction, autant que celle entre les divers éléments qui le constituent — frontière au sens premier, entre l’Iran et la Turquie, par exemple. Cette dernière se fait d’ailleurs sentir même quand elle est invisible — je pense à la scène où le héros, un réalisateur du nom de Jafar Panahi, recule soudain, effrayé d’apprendre que le pas qu’il vient de faire, perdu en pleine nuit au milieu de la lande, l’a fait changer de pays. Ce réalisateur, qui ressemble au vrai Jafar Panahi, a quitté Téhéran pour s’installer dans un village frontalier, d’où il tourne à distance et clandestinement un film qui se passe de l’autre côté, et qui semble inspiré par la vie de ses comédiens, eux-mêmes désireux de passer une autre frontière, celle avec l’Europe. Cependant les péripéties occasionnées au village du fait de sa présence prennent le pas sur son travail. Parler de poupées russes est plus adéquat que d’utiliser l’expression ‘’mise en abyme’’, car cela ajoute une nuance d’enfermement.

Spectacle raffiné, pamphlet moqueur, cri de colère, autoportrait, il se termine quand la tour d’ivoire de l’artiste s’est fissurée, et que s’engouffre un terrible désespoir.

Panahi est le continuateur de son maître Kiarostami, mais je trouve qu’il est bien plus qu’un suiveur. Prenez De Palma, n’est-il qu’un servile copieur d’Hitchcock ? Non, bon alors. C’est à dessein que je cite ces deux noms fameux, tant le cinéma de Panahi me semble, au même titre que celui de son prédécesseur, un cinéma éblouissant de virtuosité, ce malgré l’apparente pauvreté des moyens mis en œuvre.

L’intrication sophistiquée des divers éléments du film opérée par la mise en scène fait écho, de façon on ne peut plus fructueuse, à la description qui est faite de l’organisation cellulaire de la société iranienne. Le pouvoir semble invisible — on verra à peine au détour d’un plan l’uniforme d’un policier —, et pourtant il est partout. Chacun se charge de surveiller constamment son prochain, ce qui fait qu’il n’y a pas besoin qu’il y ait d’ours. Il n’y a aucun ours, ce sont des histoires pour faire peur, explique au héros l’un de ses interlocuteurs — qui oublie de préciser que chacun est soi-même l’ours des autres, autant que le sien propre. Panahi le trouble-fête, qui endosse comme de coutume avec bonhomie son rôle de notable en 4×4, respecté parce qu’il est un monsieur de la ville, voit son indépendance de plus en plus remise en question. Ses actions ont des conséquences sur la vie des villageois, il faut qu’il s’en rende compte, et en rende compte.

Frontière des réels, celle entre le vôtre, spectateur européen, et celui des Iraniens que le film décrit. Spectacle raffiné, pamphlet moqueur, cri de colère, autoportrait, il se termine quand la tour d’ivoire de l’artiste s’est fissurée, et que s’engouffre un terrible désespoir. Le faux Panahi s’est momentanément arrêté sur la route qui quitte le village, que fera-t-il ? Son film s’est fini par une catastrophe, de même que son séjour. Le vrai Panahi a quant à lui été récemment jeté en prison. Vous sortez de la séance, c’est dimanche, vous marchez dans les rues tranquilles de Paris. L’art c’est peu, mais c’est beaucoup.

5

RÉALISATEUR : Jafar Panahi 
NATIONALITÉ : iranienne
GENRE : drame 
AVEC :  Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobasheri
DURÉE : 1h47 
DISTRIBUTEUR : ARP Sélection 
SORTIE LE 23 novembre 2022