Atlantic Bar : filmer pour immortaliser

Au cinéma, il est toujours risqué de vouloir filmer ceux que l’on appelle de manière un peu idiote les « vrais gens » (si tant est que cela veuille vraiment dire quelque chose). Mettre en scène cette France précaire, rurale, qui a un vocabulaire bien à elle et ses propres codes de socialisation peut souvent s’avérer être un exercice de fétichisation un peu gênant lorsqu’il est réalisé par un citadin tout droit sorti d’une école de cinéma. Bien heureusement, avec Atlantic Bar, la cinéaste Fanny Molins évite cet écueil et réalise un film aussi singulier que complexe.

Pour sa première réalisation, Fanny Molins suit la vie de Nathalie et Jean-Jacques, tous deux patrons d’un bar menacé de fermeture dans la petite ville d’Arles. Leurs clients, leur famille, leurs déboires et leurs joies sont filmés par le regard amical et pertinent de la jeune cinéaste.

Si les deux protagonistes sont les pierres angulaires de ce documentaire, c’est bien le bar en lui-même qui est au centre de tout. Réceptacle à la fois des moments joyeux et des angoisses du couple, il canalise tous les enjeux qui se présentent à nous. Car si l’on comprend bien l’importance que ce bar a pris dans la vie de Nathalie et Jean-Jacques, c’est en vérité le quotidien de tout un groupe de personnes qui dépend de cet établissement. Ce sont plusieurs habitués du bar qui nous sont présentés, des hommes et des femmes pour lesquels ce lieu représente un lien avec autrui et avec soi-même. Leur attache à tous semble indéfectible.

Fanny Molins filme Arles et ses habitants comme les derniers remparts d’une France qu’on tend à oublier.

De plus, la réalisatrice ne tombe jamais dans le manichéisme tellement redouté. Elle ne fait pas de ses « sujets » des battants ou des victimes. Au contraire, elle les filme avec le plus de simplicité possible, avec leur accent chantant et leur langage cavalier, leurs défauts et leurs qualités, leurs rêves et leurs névroses. De cette façon, elle porte aux nues des individus complexes, en proie à leurs propres contradictions. Usés par le bar et ce qu’il nécessite mais résignés à ne pas le laisser fermer, pris au piège de leurs addictions (l’alcoolisme pour elle, le tabac pour lui) tout en ayant pleinement conscience de ce qu’elles sont, Nathalie et Jean-Jacques sont, finalement, comme tout le monde. Le bar leur pose autant de problèmes qu’il ne leur donne des solutions, et le sauver reviendrait à les condamner.

Si tout ce qu’on raconte là semble lourd, il ne faut pas croire que le documentaire l’est pour autant. Une humeur moqueuse règne dans l’Atlantic, ce qui donne au long-métrage un cachet tout particulier. Sans aucune dramatisation hystérique, la crise de larmes peut succéder au fou rire, qui précédait déjà lui-même une colère noire. Ou simplement le portrait franc et honnête du spectre des émotions humaines.

Pour son documentaire Nous, sorti plus tôt dans l’année, Alice Diop parlait d’une « obsession de conserver l’existence des petites villes » qui auraient disparu si elle ne les avait pas filmées. C’est ce qui transparait aussi dans Atlantic Bar. Fanny Molins filme Arles et ses habitants comme les derniers remparts d’une France qu’on tend à oublier.

« Vous allez me le filmer » dit Nathalie le sourire aux lèvres, en tendant un portrait de son défunt frère à la caméra, comme si celle-ci avait le pouvoir de l’immortaliser. C’est justement ce que la cinéaste semble faire de sa caméra : un outil de mémoire capable de figer dans la pellicule les souvenirs qu’un lieu aussi anodin qu’un bar peut renfermer. Si, aujourd’hui, l’Atlantic n’est plus, il n’y a pas de doute que son empreinte restera dans les esprits des habitués de ce bar de l’éternité.

3.5

RÉALISATEUR :  Fanny Molins
NATIONALITÉ : France
GENRE : Documentaire
DURÉE : 1h17
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