Le film s’ouvre sur « yad », mot persan qui dit moins le souvenir que la résurgence du passé dans le présent : non pas convoquer des images, mais se laisser rattraper par elles. À l’heure où celles de l’Iran et de Gaza, manquent autant qu’elles saturent, où l’on ne sait plus ni qui regarde ni comment, Viendra la révolution de Pegah Ahangarani propose ce déplacement : regarder, c’est répondre de ce qui revient.
Cinq chapitres en découlent, chacun adressé, démarrant par « pour », à un proche, si bien que la mémoire cesse d’être un fonds à exploiter pour devenir une dette à honorer. On ne raconte pas quelqu’un, on lui répond ; et chaque proche ouvre sur un pan d’histoire.

Ses parents, déjà, agencent des images pour l’histoire du pays. Le premier chapitre, pour le père, cinéaste puis guerrier, qui eut une Super 8 avant un lance-roquettes : caméra et arme ont partagé la même main. La mère, l’une des rares cinéastes d’Iran, aux yeux larges comme l’océan, faisait de sa fille une figurante sur ses plateaux ; leurs lettres laissent filtrer, en pleine guerre d’Irak, le doute face à leur propre régime. Le deuxième chapitre, pour l’institutrice : la fille s’incruste chez les gens pour voler leurs histoires, et celle-ci la fascine. L’institutrice lui demande de photographier son anniversaire : chez elle, sans voile, elle danse. Les photos circulent à l’école, elle est radiée. Pegah quitte alors l’école et découvre le métier d’actrice : sa propre révolution. Avec l’oncle Rashid, qui s’est donné la mort après le massacre des étudiants de 1999, l’image se retire : plus de sons que de plans, et cette phrase qui ne quitte plus le film, « la victoire d’une révolution est pour quelques-uns, la défaite pour tous ». Puis Amir et les rues fébriles : le film prend le pas de la foule, la précipitation liée à la peur, jusqu’aux « dernières images de mon ancien moi ». Amir est parti ; elle suivra.
Ce qui frappe, dans Viendra la révolution, c’est la fluidité. Chaque chapitre change de matière (Super 8 familial, vidéos trouvées, photographies, animation, sons seuls) sans virer au catalogue. Ahangarani, qui se réclame de Jonas Mekas, part toujours du singulier pour dériver vers l’histoire, et le film devient une pensée des images elles-mêmes, celles du cinéma comme celles de la rue. Le titre anglais, Rehearsals for a Revolution, en donne la clé : répétition au sens du plateau, répétition au sens du retour.

Le dernier chapitre, pour Lily, retourne le dispositif : la timeline apparaît, le film se regarde se faire. Après le massacre de janvier 2026, incapable de joindre ses proches, la cinéaste navigue parmi ses images avec la culpabilité de l’absente : compenser, en glissant leurs visages dans un montage ? Nous sommes à la même place, culpabilisant certainement moins, mais tout autant démunis. Monter, ici, c’est veiller. Regarder aussi.
Film d’une rare intelligence, qui noue intime, cinéma et nation dans un même mouvement, Viendra la révolution récompensé de l’Oeil d’or au Festival de Cannes (meilleur documentaire) pèche seulement par didactisme, à la fin de chaque chapitre, prix d’un film qui veut servir, éclaircir le présent à l’aune du passé. Là où les images manquent ou saturent, Ahangarani en propose un troisième usage : les tenir, les ordonner, les adresser. Reste la fille, dernière destinataire, et ce refrain, « le jour qui point est un beau jour ». Le futur du titre n’est pas une promesse : c’est une adresse, à celles et ceux qui viendront.
RÉALISATRICE : Pegah Ahangarani
NATIONALITÉ : espagnole et tchèque
GENRE : documentaire
DURÉE : 1h35
DISTRIBUTEUR : Jour2Fête
SORTIE LE 9 décembre 2026


