Dans la peau d’une blonde, variation sérieuse — bien que le film ne soit pas exempt de malice, j’ai même été surpris de rire franchement une ou deux fois. Ou bien, No more drugs for that man — jeu, sauriez-vous retrouver de quel film, tissant les mêmes délires body swap, est tirée cette savoureuse réplique. Les commentaires déçus d’éminents contacts m’avaient un peu refroidi, mais j’ai trouvé très bien. Comme quoi, il ne faut jamais faire confiance au goût d’autrui, et toujours aller voir par soi-même — dans le même ordre d’idée, je regrette d’avoir snobé le dernier Araki sous prétexte que j’en avais ouï que c’était la cata, mais bon, on ne peut pas tout voir non plus.
Ne nous égarons pas, revenons à notre Inconnue, et à l’inventaire des critiques qu’on lui fait. Petit a, c’est long. 140 minutes au compteur, certes, mais je trouve que ça sert le propos. La personne chère à mon cœur prétend que le thème principal est la dépression, celle que semble traverser le héros David, et j’avoue que c’est bien vu — je ne l’aurais pas formulé ainsi moi-même. Je me suis pour ma part dit que le thème, que le film pousse à des extrémités fantastiques, était que dans la vie, ça prend du temps, mais on change. Ton corps change, ce n’est pas sale, pensez aux fleurs. Pensez surtout au travail de photographe de David, qui montre l’évolution de quartiers de la banlieue parisienne à travers les âges. Tout a été transformé, on ne reconnaît plus rien sous le béton du parking.
Habile transition, revenons aux critiques entendues, petit b, c’est moche — l’image d’apparence ingrate m’a au contraire semblé être un des atouts du film, qui refuse toute joliesse, et choisit pour décors des lieux sans qualité, qui sont transfigurés par le récit. Petit c, on n’y comprend rien. Là je dirais que d’une, ce n’est pas un problème car tout me semble faire suffisamment écho pour qu’une poétique cohérente s’instaure. Que de deux, la thématique dépression mentionnée au paragraphe précédent permet quand même de bien dégager du sens à ce qui est montré — y compris à la fin, qu’on peut voir comme une sorte de chemin vers la guérison. Mais bon, en vrai OSEF de comprendre ou pas, à partir du moment où on ressent, non.
Causons boutique, d’un point de vue cinéphile, on est en terrain connu. Image sale, personnages et décors en déréliction qui font penser à Videodrome. Agrandissement photographique et pelouse verdoyante qui évoquent Blow-Up. Climat hitchcockien marqué — avec même un télescope. Ce qui fait que je me suis dit à un moment pendant la séance que ça faisait un peu film de bon élève. Mais cette impression ne dure pas devant l’ampleur de la chose, qui de scène en scène accumule patiemment une belle épaisseur.
Dans cet ordre d’idée, je crois qu’au fond ce qui m’a le plus plu est le regard sur les comédiens. Vous connaissez le principe de la star — Léa Seydoux a-t-elle ce statut, je dirais que oui. La star, on la distingue toujours, en filigrane ou en surimpression, comme il vous plaira, en observant le personnage qu’elle incarne. Ce n’est pas vraiment le cas ici, étant donné qu’il n’y a aucune glamourisation — que le film, je me répète, travaille à éviter, en allant même systématiquement dans la direction opposée, y compris avec ses interprètes. Cependant le jeu d’acteur — et c’est peut-être encore plus manifeste pour Niels Schneider, qui dégage toute une palette de nuances de fragilité — s’accorde à la thématique body swap du film, et fabrique une surimpression ou un filigrane d’un autre type. Ça donne une profondeur trouble aux personnages, qui m’a paru aussi inédite qu’émouvante. Cette réussite est probablement due à deux facteurs, d’une, la qualité de l’interprétation, deux, la qualité de la mise en scène qui lui sert d’écrin.


