À Natzwiller, dans la vallée de la Bruche, à quelque huit cents mètres d’altitude, les montagnes, les maisons et les routes composent un paysage d’une beauté presque immuable. Mais derrière cette apparente tranquillité affleurent les traces d’une histoire autrement plus sombre : celle du camp de concentration du Struthof, construit par les nazis dans cette région pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec La Ligne bleue, Marie Dumora choisit de ne pas filmer frontalement l’horreur concentrationnaire. Elle en filme plutôt les traces, les silences et les résonances, à travers celles et ceux qui vivent encore dans ce paysage et portent, parfois sans l’avoir directement vécue, la mémoire de cette violence.
La réalisatrice explique avoir voulu éviter la fascination que pourrait exercer un lieu aussi chargé, et choisi de travailler sur sa périphérie
Là où un film historique aurait pu s’attacher à reconstituer la chronologie du camp, Marie Dumora préfère explorer ce qu’elle appelle son « contrechamp » : les derniers témoins, leurs enfants, leurs maisons, leurs souvenirs et les lieux dans lesquels cette mémoire continue de circuler. Le Struthof lui-même reste en grande partie hors-champ. La réalisatrice explique avoir voulu éviter la fascination que pourrait exercer un lieu aussi chargé, et choisi de travailler sur sa périphérie : la carrière de granit, les villages, les routes, les maisons. Le choix est particulièrement pertinent. En éloignant la caméra du lieu désormais sanctuarisé, La Ligne bleue s’intéresse moins à la mémoire officielle qu’à la mémoire intime. Le camp n’est pas absent : il est partout. Dans une route construite par les déportés, dans la carrière de granit rose, dans un objet conservé pendant des décennies, dans une phrase prononcée par une vieille femme, dans le regard de ceux qui ont grandi avec une histoire familiale dont ils ne possèdent parfois que des fragments. Le paysage devient ainsi une véritable archive. La montagne devient un personnage silencieux, dépositaire d’une mémoire que les hommes ont parfois eu du mal à formuler.
La Ligne bleue s’intéresse moins à la mémoire officielle qu’à la mémoire intime.
Cette relation entre le paysage et la mémoire constitue sans doute l’un des aspects les plus singuliers du film. La « ligne bleue » évoquée par les habitants désigne d’abord la ligne des Vosges, mais le motif prend progressivement une dimension plus profonde. La route, la montagne, les reliefs et les fenêtres deviennent autant de points d’observation d’un passé qui n’est jamais complètement révolu. Marie Dumora filme des lieux qui, en apparence, n’ont presque pas changé depuis la guerre. À travers les fenêtres des habitants, le spectateur regarde ainsi un paysage contemporain tout en percevant celui qui existait autrefois. Cette impression de trouble temporel est renforcée par la parole des témoins. Les personnes âgées interrogées évoquent leur propre jeunesse, mais aussi celle de leurs parents ou de leurs grands-parents. Le traumatisme circule ainsi d’une génération à l’autre. La mémoire aussi. L’exemple de Madeleine Brulé est particulièrement saisissant : sa fille conserve une émotion intacte face à ce que sa mère a vécu, tandis que son arrière-petite-fille ne découvrira véritablement cette histoire qu’au moment de devoir rédiger un exposé scolaire.
Le film pose une question essentielle : que devient une histoire lorsque ceux qui l’ont vécue disparaissent ? Marie Dumora raconte avoir vu plusieurs témoins disparaître pendant le tournage. La caméra devient donc un outil de sauvegarde : il s’agit de recueillir des voix avant qu’elles ne s’éteignent. Cette urgence n’entraîne pourtant jamais le film vers le didactisme.
La réalisatrice ne cherche pas à disparaître complètement derrière sa caméra : les regards et les adresses des témoins laissent percevoir sa présence
La mise en scène participe pleinement de cette approche. Marie Dumora filme elle-même, au 35 ou au 50 mm, des focales qu’elle considère comme proches de la vision humaine. Cette distance relativement intime permet aux visages, aux corps et aux lieux de coexister dans un même espace. La réalisatrice ne cherche pas à disparaître complètement derrière sa caméra : les regards et les adresses des témoins laissent percevoir sa présence. Le travail sur le hors-champ est tout aussi remarquable. Les disparus sont rarement représentés directement ; ils existent à travers les récits, les objets, les lieux et parfois de simples silhouettes. La réalisatrice évoque elle-même le désir de « donner de la place » à ces morts et de faire revivre, par la parole et la puissance des lieux, quelque chose de ces vies disparues.
Les objets constituent à cet égard un autre fil particulièrement fort du film. Un petit coffre fabriqué dans le camp et destiné à être offert à l’extérieur, un étui à cigarettes gravé au barbelé, un portrait ou encore des lettres adressées aux familles : ces objets font passer le passé dans le présent. Ils ont traversé les frontières entre le camp et la vie civile, entre l’enfermement et la liberté, entre la mort et la mémoire. Ils sont de minuscules preuves matérielles auxquelles le temps n’a pas réussi à faire perdre leur charge émotionnelle. Ces gestes modestes, presque dérisoires face à la violence du système concentrationnaire, deviennent pourtant des actes de résistance. Cette attention aux petits gestes empêche La Ligne bleue de réduire son histoire à celle des bourreaux et des victimes. Le documentaire rappelle aussi l’ambivalence des comportements humains.
Le documentaire s’inscrit par ailleurs dans la continuité du travail de Marie Dumora, qui filme depuis plusieurs années un territoire de l’Est de la France.
Le documentaire s’inscrit par ailleurs dans la continuité du travail de Marie Dumora, qui filme depuis plusieurs années un territoire de l’Est de la France. Ses films se répondent, les personnages conduisant parfois la réalisatrice d’un film au suivant. Avec La Ligne bleue, cette continuité géographique atteint le village de Natzwiller et le Struthof. Cette inscription dans une œuvre plus vaste donne au film une profondeur supplémentaire.
La Ligne bleue est donc un beau documentaire sur la transmission et la mémoire, qui transforme un territoire en mémoire vivante et rappelle que transmettre, c’est aussi apprendre à regarder les traces laissées autour de nous.
RÉALISATEUR : Marie Dumora
NATIONALITÉ : France
GENRE : Documentaire
AVEC : des témoins et leurs familles
DURÉE : 2h04
DISTRIBUTEUR : Dulac Distribution
SORTIE LE 16 septembre 2026


