En 1992, une curiosité surprend les visiteurs de l’Exposition universelle de Séville : un iceberg tout droit venu du Chili. Présenté comme l’emblème d’un pays en mutation, qui tourne la douloureuse page de la dictature, l’amas de glace, arraché à son habitacle, fond lentement. Il disparaît sous les yeux du monde. Second long-métrage de la réalisatrice Manuela Martelli (Chily 1976), Dégel fait de la fonte l’allié de la vérité : la fin d’une ère d’omerta. Un film à la force tranquille sur une nation et une jeunesse prise entre deux étaux.
Gardée par ses grands-parents et vivant dans un hôtel en station de ski, la jeune Inès, 9 ans, se lie d’amitié avec Hanna, une jeune sportive venue d’Allemagne. Un jour, Hanna disparaît. Sa mère fait le voyage jusqu’au Chili pour comprendre et retrouver sa fille. Elle pourra compter sur l’aide de la curieuse et bilingue petite Inès.
D’une certaine manière, Dégel est une variation chilienne de Shining : comme dans le livre de l’écrivain Stephen King, tout est question d’isolement, de comportements toxiques et de contamination du présent par le passé. Lorsque la jeune Inès, à la coupe au bol, se balade dans l’hôtel de ses grands-parents, on croirait reconnaître Danny. Le pouvoir d’Inès réside toutefois dans son regard, à la fois mélancolique et absent. lle connaît parfaitement l’hôtel et sait se faufiler dans la vie des habitués comme dans celle des voyageurs de passage. L’absence de ses parents est un poids aux conséquences silencieuses. Elle semble à la recherche d’un palliatif, d’une substitution : d’un modèle pour grandir. La petite peut encore tout devenir, et c’est pour cette raison que la cinéaste Manuela Martelli situe son récit en 1992 dans un pays en pleine mutation. Inès, comme Hanna, vit à la frontière de deux mondes : l’ancien, figé dans la dictature, l’omerta et les traditions, et l’autre, encore incertain, qu’incarne un iceberg en lente dissolution. Le film a par ailleurs la bonne idée de croiser les destins du Chili et de l’Allemagne, les deux pays partageant, à cette époque, la chute d’un régime et le début d’une nouvelle page.
Un film à la force tranquille sur une nation et une jeunesse prise entre deux étaux
Film sur l’omerta et les secrets enfouis, Dégel tisse un lien entre les trajectoires individuelles et l’histoire d’un pays : comment faire cohabiter nos quotidiens avec les spectres et les erreurs du passé ? Le tragique passé du pays flotte dans l’air, et, à l’occasion, réapparaît : sur un poste de télévision, on découvre des squelettes lors de fouilles archéologiques. La mère d’Hanna, ancienne sportive de haut niveau, lègue à sa fille sa vie de souffrance et de reniement. Au milieu de tout ça, Inès devient à la fois une sœur pour la plus jeune, et une seconde chance de voir sa fille grandir pour la mère. Tant bien que mal, chacun fait son chemin, quitte à taire les vérités envahissantes. L’ambiance du film dépeint parfaitement cet état de trouble, cette pesanteur du silence. Un brouillard épaissi par une bande originale singulière et réussie faite de voix et de râles venues de loin. À la lisière entre le drame et le thriller paranoïaque, Dégel cultive le mystère. Hanna a promis à Inès de revenir en été. Seule la fonte nous le dira.
RÉALISATEUR : Manuela Martelli
NATIONALITÉ : Chili, U.S.A., Espagne, Mexique
GENRE : Drame
AVEC : Maya O’Rourke, Saskia Rosendahl, Maia Rae Domagala
DURÉE : 1h48
DISTRIBUTEUR : Les Films du Losange
SORTIE LE 26 août 2026


