Depuis plusieurs années, Claire Simon s’intéresse aux individus, à leur parole et à ces lieux où se croisent des trajectoires très différentes (à l’image du sublime Notre corps). Avec Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens, la réalisatrice choisit pourtant de ne pas faire le portrait classique d’une écrivaine. Annie Ernaux, figure majeure de la littérature contemporaine et première écrivaine française à recevoir le prix Nobel de littérature, est bien au centre du film, mais elle reste finalement en retrait. Claire Simon préfère observer ce que ses textes provoquent chez celles et ceux qui les lisent aujourd’hui, en donnant la parole à des lycéennes et des lycéens venus de différents horizons, de Cayenne à Sarcelles.
À travers leurs discussions, leurs réactions et leurs propres récits, ce sont les élèves qui deviennent les véritables personnages du film
Le dispositif est particulièrement intéressant parce qu’il évite, dans un premier temps, le traditionnel documentaire consacré à une personnalité reconnue. Pas de succession de spécialistes, pas de portrait chronologique construit autour de sa carrière ou de ses récompenses. À travers leurs discussions, leurs réactions et leurs propres récits, ce sont les élèves qui deviennent les véritables personnages du film. La cinéaste cherche à comprendre comment une œuvre aussi intimement liée à l’expérience personnelle peut être reçue par une génération nouvelle. Les textes d’Ernaux deviennent alors un point de départ, presque un prétexte, pour faire émerger d’autres histoires.
C’est évidemment l’un des grands intérêts du film. Annie Ernaux a toujours travaillé sur cette frontière entre l’intime et le collectif, en transformant des souvenirs personnels en matière littéraire et en faisant de son propre parcours un miroir des transformations sociales. Claire Simon reprend finalement ce principe : à partir des livres d’une écrivaine, elle fait surgir les expériences de jeunes gens qui parlent de leur famille, de leur milieu social, de leur rapport au corps, à l’amour, aux études ou encore aux différences de classe. La littérature devient quelque chose qui peut être discuté, contesté, rapproché de sa propre vie et parfois même remis en question.
En faisant entendre des voix venant de territoires et de milieux différents, le film évite de présenter « la jeunesse » comme un bloc homogène. Les réactions aux textes d’Annie Ernaux varient selon les parcours et les expériences, et c’est précisément dans ces écarts que le documentaire trouve une partie de sa richesse. Un même texte peut être reçu très différemment selon celui ou celle qui le lit. Le film est également intéressant par la place qu’il accorde à la parole. Comme dans plusieurs documentaires de Claire Simon, ce sont les échanges, les silences, les hésitations et les réactions spontanées qui donnent sa matière au récit. Les lycéens ne sont pas uniquement là pour commenter l’œuvre d’Annie Ernaux : progressivement, ils racontent leur propre vie. Ce glissement est parfois très beau, parce qu’il montre concrètement ce que peut produire la lecture d’un texte.
à partir des livres d’une écrivaine, elle fait surgir les expériences de jeunes gens qui parlent de leur famille, de leur milieu social, de leur rapport au corps, à l’amour, aux études ou encore aux différences de classe
Cependant, il y a quelque chose d’un peu inégal dans les témoignages. Certains échanges sont particulièrement justes et touchants, parce qu’ils font apparaître une véritable rencontre entre une œuvre et une expérience personnelle. D’autres conversations semblent davantage illustratives et donnent parfois le sentiment que le film cherche à faire passer un message sur la jeunesse, les inégalités ou l’émancipation plutôt qu’à simplement laisser les élèves parler. C’est sans doute là que le dispositif, pourtant séduisant sur le papier, montre ses limites. Il reste néanmoins quelque chose de profondément cohérent dans la démarche de Claire Simon. En donnant la parole à ceux qui lisent Ernaux plutôt qu’en multipliant les commentaires sur celle qui écrit, la réalisatrice rappelle que la littérature appartient aussi à ceux qui la reçoivent.
D’autres conversations semblent davantage illustratives et donnent parfois le sentiment que le film cherche à faire passer un message sur la jeunesse, les inégalités ou l’émancipation
Le film pose ainsi une question assez simple mais essentielle : qu’est-ce qu’une œuvre littéraire peut encore nous dire lorsqu’elle rencontre une génération qui n’a pas vécu les mêmes expériences que son auteure ? La réponse de Claire Simon n’est pas théorique. Elle passe par les visages, les discussions et les récits de ces jeunes qui, à leur tour, mettent des mots sur leur propre existence. C’est probablement lorsque le documentaire devient un film sur la transmission, la lecture et la possibilité de se reconnaître dans l’histoire de quelqu’un d’autre qu’il est convaincant.
Écrire la vie est donc un documentaire au dispositif original et pertinent, dans lequel Claire Simon réussit à faire de la littérature d’Annie Ernaux un espace de dialogue entre des générations et des milieux différents. Le film possède une vraie sincérité dans sa manière de faire entendre cette jeunesse et de montrer comment elle s’approprie une écriture pourtant très personnelle.
RÉALISATEUR : Claire Simon
NATIONALITÉ : France
GENRE : Documentaire
AVEC : Les élèves d'établissements scolaires de Cayenne à Sarcelles
DURÉE : 1h30
DISTRIBUTEUR : Survivance
SORTIE LE 23 septembre 2026


