Les Elephants dans la brume : l’éveil d’un chaos féminin

Après avoir remporté une Mention spéciale du jury avec son premier court métrage Lori en 2022, le réalisateur népalais Abinash Bikram Shah revient sur la Croisette pour concourir dans la section Un Certain Regard avec son premier long métrage Les Elephants dans la brume, premier film népalais officiellement sélectionné à Cannes.

Au cœur de l’histoire se trouve la peur des éléphants sauvages qui ont commencé à attaquer un village entouré de forêts au Népal. Parallèlement aux patrouilles quotidiennes et à l’état d’urgence, se déploie le conflit intérieur de Pirati, la matriarche de la communauté kinnar du village. Bien qu’astreinte au célibat, elle est amoureuse d’un maître tambourinaire de la ville voisine et rêve de s’enfuir avec lui à Delhi, mais dans son cas cela signifie abandonner non seulement ses vœux, mais aussi sa famille. Lorsque sa plus jeune fille Apsara — en réalité un jeune garçon trans destiné à être émasculé — découvre les projets de Pirati, elle entre dans une colère noire et provoque une dispute, suivie de sa disparition après la patrouille nocturne contre les éléphants dans la forêt. Alors qu’une possible relation adultère d’Apsara avec un homme marié du village est révélée au milieu de l’enquête et des recherches menées par Pirati, un enchevêtrement de tensions sociales et d’excitations latentes, étroitement noué par une indifférence mutuelle, commence à se défaire et à détruire les rôles sociaux établis.

…cette énergie féminine chaotique et puissante, qui rappelle avec fraîcheur le prix de l’oppression des minorités, est précisément ce qui manquait tant à Cannes cette année…

Déchirée entre la famille et la passion personnelle, Pirati traverse une histoire classique de devoir et de désir, seulement enrichie par les stupéfiants concepts de troisième genre qui structurent sa société. Cependant, la dimension queer pluriséculaire de cette communauté est soutenue non seulement par une intrigue captivante, mais également par presque tous les autres aspects de la mise en scène. Grâce au travail de caméra subtil de Noé Bach, aux costumes envoûtants, à une direction artistique soignée et immersive ainsi qu’à la remarquable performance de l’actrice principale Pushpa Thing Lama, tout dans Les Elephants dans la brume contribue à bâtir un univers dense et complet auquel il est difficile de ne pas s’attacher.

Le film ne propose toutefois pas une simple contemplation, mais bien une approche fraîche et audacieuse de la question des minorités marginalisées. La disparition de la fille met au jour toute la colère auparavant réprimée envers la communauté kinnar, tandis que les éléphants errants, d’abord menace et catalyseur du récit, finissent par fusionner avec les marginalisés et les opprimés, libérant ainsi une puissance généralement associée au féminin — celle du chaos purement animal.

Finalement, cette énergie féminine chaotique et puissante, qui rappelle avec fraîcheur le prix de l’oppression des minorités, est précisément ce qui manquait tant à Cannes cette année, avec sa longue liste de personnages féminins réprimés ou totalement absents des récits gays. Porté par des images saturées et une production presque parfaite, Les Elephants dans la brume s’impose comme l’un des véritables miracles de cette édition du festival, marquant l’accomplissement total d’Abinash Bikram Shah dans sa capacité à rendre une culture radicalement autre profondément captivante à l’écran.

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RÉALISATEUR : Abinash Bikram Shah
NATIONALITÉ : Népal, France, Allemagne, Brésil, Norvège
GENRE : Comédie dramatique
AVEC : Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma
DURÉE : 1h 43min
DISTRIBUTEUR : Les Valseurs / Arizona Distribution
SORTIE LE 23 septembre 2026