Fais-moi un signe : une relation tendue d’amour entre une mère et son fils

Neuf ans après son dernier long-métrage (Being Good en 2015), Mipo O, réalisatrice d’origine coréenne « zainichi » de troisième génération, continue ici d’explorer les trajectoires de personnes marginalisées face aux normes sociales nippones au Japon. Pour cela, elle adapte pour le cinéma l’essai autobiographique de Dai Igarashi, qui fait partie de ce qu’on appelle les CODA, acronyme anglais de « child of deaf adult » désignant un enfant entendant de parents sourds. En effet, nous suivons le parcours physique et psychologique de Dai, de sa naissance jusqu’à l’âge de ses vingt-huit ans, entre intimité familiale et découverte de la grande ville de Tokyo où il décide d’émigrer pour se trouver un travail, voire même une vocation. Le personnage se voit ainsi partagé entre deux mondes, comme l’indique le titre anglais du film  (Living in Two Worlds), faisant office d’intermédiaire parfois comme dans cette scène chez le poissonnier où la mère et son enfant font leurs courses ensemble. Inversant les rôles, le petit garçon protège sa mère sur la route où derrière eux un camion klaxonne pour passer en la poussant sur le trottoir.

Dai vit cependant une enfance heureuse en harmonie avec sa famille malgré le caractère violent et rude du grand-père yakuza surnommé Yeux de serpent en raison de sa perspicacité au jeu, mais débonnaire quand il n’a pas trop bu. Dai, comme n’importe quel petit garçon de son âge, vit un amour fusionnel avec sa mère, communiquant par signes ou encore par écrit de lettres postées dans la boîte que chacun à son tour va ouvrir pour déplier le message de l’autre, petit jeu qui souligne la complicité ludique des deux êtres. Jusqu’à ce qu’un camarade d’école découvre la surdité de sa mère, trouvant cela bizarre. Brève irruption du monde extérieur dans l’intimité de la petite famille que rien ne vient troubler autrement. Les années passent et vient le temps de l’adolescence, avec sa crise devenue fameuse et l’enfant autrefois épanoui se transforme en ado renfrogné, accusant ses parents de ne pas l’avoir suffisamment soutenu à cause de son handicap. Reproche injuste, car il faut dire plutôt que Dai évitait d’annoncer la date de la rencontre parents-professeurs à ses parents, de honte de devoir les présenter à des personnes extérieures.


Le film aborde avec finesse et une très grande subtilité dans les détails le parcours du personnage à travers les étapes psychologiques du drame qu’est la vie

Mais le père se montre optimiste quant à l’avenir des relations avec son fils et l’encourage à quitter la campagne pour aller vivre l’aventure à Tokyo. Comme la plupart des Japonais de son âge qui viennent de province, Dai ne sait pas trop quel chemin prendre ni à quoi s’attendre et c’est à un récit initiatique que l’on assiste d’un jeune homme quelque peu perdu et en galère qui peu à peu parvient à sortir la tête de l’eau. Il y fait la rencontre de sourds-muets au sein d’une association qui lui rappellent bien entendu son milieu familial et y perfectionne sa connaissance du langage des signes. Ce rattachement aux origines coïncide avec un état d’esprit et une maturité apaisante, fruit du recul psycho-géographique qu’a pu prendre le jeune homme sur ses origines.

Telle une odyssée le film se referme sur des retrouvailles qui bouclent un cycle, celui d’un apprentissage de la vie qui réunit dans l’amour un fils à sa mère. Le film aborde avec finesse et une très grande subtilité dans les détails le parcours du personnage à travers les étapes psychologiques du drame qu’est la vie et qui déterminent le progrès d’un individu même qui ne serait pas confronté au problème d’avoir des parents sourds. A ce titre, il est de portée universelle et s’adresse à tous les publics : même s’il a en partie pour but de nous alerter sur un phénomène particulier, il nous fait comprendre dans le même temps que l’amour est un langage universel qui ne demande qu’à s’exprimer. Il suffit d’un signe.

3.5

RÉALISATEUR :   Mipo O
NATIONALITÉ : Japon
GENRE : Drame
AVEC : Ryô Yoshizawa, Akiko Oshidari, Akito Imai
DURÉE : 1h45
DISTRIBUTEUR : Art House
SORTIE LE 18 novembre 2026