La grande richesse du cinéma hollywoodien, c’est la diversité du cinéma de genre : western, fantastique, thriller, film noir, action, science-fiction, etc. , alors que le cinéma européen se concentre essentiellement sur les comédies, drames et comédies dramatiques. La grande force du cinéma européen réside en quelque chose de complètement différent : l’imagination de l’écrit et des sujets originaux et surtout la qualité des grandes oeuvres de la littérature européenne, et en ce qui nous concerne, française. Lors de ces dernières années, le patrimoine littéraire français du XIXème siècle (Balzac, Stendhal, Flaubert, Hugo, Dumas, Zola, Maupassant) a été particulièrement exploité, en particulier Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, Illusions perdues, Les Miserables. Dans cette fourmilière de talents exceptionnels, Gaston Leroux, auteur de la fin du XIXème siècle et du début du XX7ME a peut-être été un peu oublié, pâtissant du fait d’avoir oeuvré essentiellement dans le roman policier et le fantastique. Pourtant au même titre que Les Misérables, Le Fantôme de l’Opéra, ressuscité en comédie musicale par Andrew Lloyd Webber, est l’un des plus grands succès de la scène. Si on énumère les oeuvres de Gaston Leroux, les réussites sont ainsi nombreuses et souvent adaptées à l’écran : Le Mystère de la chambre jaune, Le Parfum de la dame en noir, Les Aventures de Rouletabille en général, Chéri-Bibi, La Double vie de Théophraste Longuet, La Poupée sanglante, etc. Faisons un sort particulier au Fantôme de l’Opéra, sans doute son oeuvre la plus célèbre, qui en est déjà à son onzième adaptation cinématographique, avec cette relecture moderne signée Alexandre Castagnetti.
Paris, aujourd’hui. Anastasia, jeune danseuse, intègre le prestigieux Opéra de Paris. Alors qu’elle répète l’Orpheus, un opéra maudit qui aurait été composé par le Fantôme de l’Opéra, elle tombe amoureuse d’un mystérieux pianiste. A l’approche de la première représentation, entre accidents inexpliqués et révélations troublantes, Anastasia se trouve plongée dans une histoire d’amour impossible, à la frontière du réel et du fantastique…
Le Fantôme de l’Opéra est en fait déchiré entre des forces contraires : un esthétisme exceptionnel servi par la beauté de ses acteurs et de sa bande musicale et un contenu narratif presque vidé de son sens,
Dès le cinéma muet, Le Fantôme de l’Opéra a toujours détenu une qualité proprement cinématographique, celle de déchaîner les fantasmes les plus fous autour de sortilèges maléfiques, d’un fantôme défiguré qui orchestrerait les pires catastrophes, caché dans les coulisses, d’une jeune chanteuse qui verrait s’embraser les passions concentrées sur sa fragile personne. Cette histoire fantastique dans tous les sens du terme a toujours attiré les metteurs en scène maniéristes qui y voyaient le réceptacle de toutes les fictions possibles, excentriques et fantasmagoriques, parmi lesquels, Terence Fisher (oui, celui des productions gothiques de la Hammer), Brian De Palma ou encore Dario Argento. Maniériste, la mise en scène d’Alexandre Castagnetti l’est assurément. C’est d’ailleurs l’un des grands points forts du film, cette mise en scène toute en volutes et savants recadrages qui explore les coins et recoins, les soupirails et souterrains du mythique Opéra-Garnier, où le film a été grande partie tourné, Disons-le, la direction artistique du film est un plaisir de tous les instants, tant l’on ressent la délectation forte à tourner dans cet auguste endroit.
Le projet d’Alexandre Castagnetti, surtout connu pour des comédies à succès (Amours et turbulences, Tamara) consiste à proposer une relecture originale et moderne du mythe romanesque, en modifiant des éléments-clés de l’intrigue. Force est de constater que Castagnetti a réellement essayé de produire une histoire différente de l’originelle. Le Fantôme de l’Opéra se passe désormais à notre époque ; en témoignent les téléphones portables, les ordinateurs et l’omniprésence des réseaux sociaux. Deuxième changement majeur: la cantatrice du roman, Christine Daaé est remplacée par une ballerine débutante, Anastasia Marescu qui rêve d’intégrer le corps de ballet de l’Opéra national de Paris, ce qui place d’emblée le film davantage du côté du mouvement que de la musique. Troisième changement ; le spectacle annoncé sera une représentation de l’Orpheus, un ballet inspiré par une composition d’Ernest Dupré, ce qui fait du film davantage une oeuvre se trouvant davantage dans la lignée de Black Swan de Darren Aronofsky (certains plans dont celui de la chute en plongée de la danseuse sont des citations in extenso) que de toutes les autres adaptations précédentes du Fantôme de l’Opéra. Enfin, quatrième changement, et non le moindre : le Fantôme de l’Opéra est plutôt séduisant, bien loin d’être défiguré. arborant tout juste de légères cicatrices sur la joue droite qui ne peuvent guère effrayer ou rebuter la jeune danseuse Anastasia, cf. la balafre en encore moins prononcé de Joffrey de Peyrac vis-à-vis d’Angélique.
A l’arrivée, la modernisation est plutôt réussie, mélange d’ambiance légèrement gothique, de teen movie et de film initiatique à la manière de Black Swan. En revanche, le dernier changement de la nouvelle version s’avère très préjudiciable car il bouleverse complètement l’équilibre de l’histoire, en faisant du Fantôme un prétendant romantique, et non un monstre repoussant. A partir du moment où le Fantôme devient un jeune premier très séduisant, le fait d’être séduite de la part d’Anastasia devient une banalité à la Twilight car les amants potentiels ne sont dès lors séparés que par leur différence de nature et non une absence d’attirance impossible à combler, comme Esmeralda et Quasimodo, Cyrano et Roxane, ou La Belle et la Bête. Le Fantôme de l’Opéra est donc revu à la sauce Ghost/Black Swan, l’aspect romantique de Ghost impactant de manière irréversible l’essence de l’histoire et la rendant presque ordinaire.
Dans le rôle principal, Deva Cassel, de par sa beauté intrinsèque, sert avantageusement l’esthétisme flamboyant du film, en étant très crédible en ballerine prodige, ressemblant évidemment à sa mère, Monica Bellucci mais peut-être encore plus à un croisement inédit entre Audrey Hepburn et Isabella Rossellini. Néanmoins, du point de vue du jeu, elle possède encore une marge de progression non négligeable, si elle travaille davantage sa voix et ses intonations à l’accent légèrement indéfinissable. De son côté, nonobstant la modification assez regrettable de la caractérisation physiologique et psychologique de son rôle, Julien Saint-Jean est plutôt convaincant en fantôme magnétique et romantique. Par conséquent, Le Fantôme de l’Opéra est en fait déchiré entre des forces contraires : un esthétisme exceptionnel servi par la beauté de ses acteurs et de sa bande musicale (dont un morceau magique de Billie Eilish, When the party’s over) et un contenu narratif presque vidé de son sens, le Fantôme étant dénué de tout aspect physiquement monstrueux, voire même moralement négatif. Deux forces contraires qui finissent presque par s’annuler pendant une bonne partie du film, jusqu’à ce qu’il se sublime enfin dans sa dernière demi-heure, une très belle et exceptionnelle séquence de ballet, où Deva Cassel, le film et l’histoire prouvent, si besoin était, qu’ils n’ont même pas besoin de dialogues pour briller artistiquement.
RÉALISATEUR : Alexandre Castagnetti
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame, romance, fantastique
AVEC : Deva Cassel, Romain Duris, Julien de Saint-Jean, Laïka Blanc-Francard
DURÉE : 2h14
DISTRIBUTEUR : SND
SORTIE LE 28 octobre 2026


