Interstellar : l’homme entre les étoiles

Hostile, impitoyable, et imprévisible, l’espace terrifie autant qu’il rapproche. Un pas dans le vide pour un voyage à l’allure existentiel : celui, à l’image, de Sandra Bullock dans Gravity en 2013, de Brad Pitt dans Ad Astra en 2019, et entre les deux, de Matthew McConaughey dans Interstellar en 2014. L’espace, c’est à la fois, en cosmologie, l’au-delà de notre atmosphère, mais également, au sens plus littéraire, la distance existant entre des sentiments, des personnes. Et c’est dans ces interstices cosmiques, minuscules et immenses, que gît toute la relativité de nos représentations. Une manière, au final, de flotter autour d’un sujet alors trop pesant et de réviser nos perceptions. Dans Interstellar, Christopher Nolan exploite l’immensité de l’espace et tord le temps afin de brouiller, autant que se peut, le chemin vers notre berceau originel. Face à cet éloignement physique et temporel, se pose la question de ce qui subsiste : là où la Terre existe pour elle-même, qu’en est-il de l’humanité ? Alors que la poussière s’abat sur les récoltes et que les sols s’éteignent, un monde semble disparaître, faut-il impérativement disparaître avec lui ? Vaincre la fatalité, c’est le saut de foi de Cooper et de son équipage. Une odyssée spatiale, teinte de romantisme, à la rencontre d’un sentiment transcendant : l’amour.

Commenté en long et en large dans toutes les langues, Interstellar captive par sa capacité à vulgariser le concept de la relativité. Une introduction à la physique, avec les compromis du réalisateur britannique : la science oui, le spectacle plus encore. C’est cette propension à l’expression qui caractérise le voyage d’Interstellar, contrairement à un 2001 de Stanley Kubrick, froid, cohérent, silencieux, quelque part aussi implacable que son mystérieux monolithe. L’urgence n’est pas la même il faut dire : là où, dans 2001, l’Homme s’est élevé technologiquement (au détriment de sa capacité d’expression), dans le monde de Joseph Cooper, l’humanité ne regarde plus les étoiles. Foulant une terre impassible au drame dont elle est le théâtre, la société s’adapte tant bien que mal à son funeste destin. D’une génération à l’autre, au gré des saisons et des récoltes, le flambeau se fait de moins en moins visible.

Si la relation entre le père et le fils n’incarne pas le coeur du récit, sa présence catalyse néanmoins la puissance émotionnelle d’Interstellar.

Volontairement taiseux sur ce qui dépasse la famille Cooper, Interstellar dépeint néanmoins une société où l’homme ne peut plus se projeter : l’impératif de la survie impose le pragmatisme de tous. Celui qui représente le mieux cet état d’esprit utilitariste est le fils Cooper, Tom. Il lui incombe la préservation des terres et du patrimoine familial. Si la relation entre le père et le fils n’incarne pas le coeur du récit, sa présence catalyse néanmoins la puissance émotionnelle d’Interstellar. C’est à l’effet de la dilatation du temps que Christopher Nolan doit, dans sa filmographie, notre première larme. Au terme de son périple nautique, Joseph découvre à son retour deux décennies de la vie de son fils. Un instant suspendu, profondément humain. Les joies et peines, les naissances et disparitions, le deuil. Tom ne croît plus et coupe le lien avec son père. Une fin de transmission qui sonne comme le glas d’une relation ternie par l’absence, justement, du modèle paternel. Entre en résonance avec cet événement, la perte d’humanité de Tom. Il se détache du monde et entre en conflit avec lui, il ne parvient plus à communiquer. L’échec est complet pour le père Cooper. Plus généralement, ce moment de rupture montre l’importance de la famille (et plus particulièrement des parents) dans la construction de soi et de nos rapports aux autres. L’histoire interstellaire, techniquement complexe, se transforme en un drame intime, questionnant durement le rôle du modèle paternel dans notre lien à la société.

Le travail de déconstruction d’Interstellar ne s’arrête pas là, la fille du professeur Brand, Amelia, enfonce plus durablement encore l’importance de la notion de confiance. Le fils Cooper ne croît plus, il ne fait donc plus confiance aux autres. De la même manière, Amelia a construit son existence autour de l’optimiste projet de son père. Lorsqu’elle découvre le véritable sens de sa mission, sa réalité s’effondre. Malgré une intention louable, la dissimulation du professeur Brand ne peut qu’altérer le jugement de sa fille : comment croire et faire confiance quand le mensonge peut être le terreau de nos relations ? S’ensuit son installation sur la planète Edmunds, seule, avec comme compagnie l’amour qu’elle porte au feu docteur Wolf Edmunds. Un instant plus tôt, un échange entre Amelia et Joseph apporte une piste de réflexion vis-à-vis d’une dimension alors négligée, l’amour. « Peut-être que l’amour a un sens plus profond que nous ne pouvons pas encore comprendre. Ce peut être un témoignage. Je vais à l’autre bout de l’univers, attirée par un homme parti il y a dix ans et qui est, selon toute vraisemblance, mort. De tout ce que nous percevons, seul l’amour transcende les dimensions temporelles et spatiales. Il nous pousse à accepter en confiance ce qu’on ne saisit pas encore. ». Il n’y a pas d’amour sans confiance et vice-versa. La société ne peut se bâtir sans le sentiment d’amour, au sens général du terme, ciment des relations humaines. Et c’est ce sentiment qui nous pousse à agir, à construire, à survivre ensemble.

Tout ceci nous amène à Murphy, la fille de Joseph, réponse à l’équation d’Interstellar. Jouant des mystères de l’amour, le récit construit autour de ce sentiment une dimension qui existe en parallèle du temps et de l’espace. Le tesseract ramène très symboliquement Joseph dans sa demeure familiale, derrière la bibliothèque de sa fille, autre composante de sa culture. L’hypothèse d’Amelia prend ainsi forme : l’amour n’est pas qu’un puissant sentiment, mais aussi une donnée quantifiable. Finalement, et sans que l’on en comprenne réellement les tenants et aboutissants, c’est à cette dimension que l’on doit notre salut. Joseph Cooper, messager interstellaire, a pu transmettre à sa fille les connaissances acquises lors de son odyssée, son héritage pour les générations futures. Des années plus tard, la station Cooper, réplique de la Terre (preuve, quelque part, de l’attachement de l’humanité à son berceau), flotte tranquillement dans l’espace : « l’homme est né sur Terre, rien de l’oblige à y mourir », slogan d’Interstellar, prend ainsi tout son sens.

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RÉALISATEUR :  Christopher Nolan  
NATIONALITÉ : américanov-britannique
GENRE : science-fiction, drame
AVEC : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Casey Affleck, Mackenzie Foy, Timothée Chalamet.
DURÉE : 2h49
DISTRIBUTEUR : Warner Bros. France
SORTIE LE 5 novembre 2014