Depuis quasiment 25 ans (Mon idole, son premier film datant de 2002), Guillaume Canet apparaît comme une sorte d’enfant chéri du cinéma français, acteur vedette (depuis Barracuda, Je règle mon pas sur le pas de mon père, La Plage et La Fidélité) puis metteur en scène reconnu (César du meilleur metteur en scène pour Ne le dis à personne, en 2007), en passant par la case glamour des feuilles de chou people, en raison de ses couples médiatisés avec Diane Kruger puis Marion Cotillard. Pourtant cette façade avantageuse cache à peine le désarroi, sinon la dérive, d’un acteur-metteur en scène qui se rêvait grand artiste et se découvre surtout modeste faiseur. Néanmoins, Karma, soi-disant retour au genre du thriller psychologique, genre auquel il doit sa seule véritable réussite de metteur en scène, annonçait un réveil artistique de Guillaume Canet, en guise d’hommage ultime au talent incontestable de son ancienne compagne, via un traitement se voulant original de la thématique des sectes et de l’emprise des gourous. Mais, sélectionné à Cannes cette année hors compétition, quid véritablement de ce film, renaissance ou stagnation?
Dans un village au nord de l’Espagne, Jeanne tente de reconstruire sa vie avec Daniel, qui ne connaît rien de son passé trouble. Un jour, Mateo, le filleul de Jeanne âgé de six ans, disparaît mystérieusement… Afin d’échapper à la police qui la soupçonne rapidement, Jeanne se réfugie en France dans la communauté où elle est née et qu’elle a fuie quelques années auparavant. Daniel ne croit pas à la culpabilité de la femme qu’il aime et va tout faire pour la retrouver avant la police.
Canet renforce surtout l’aspect glauque en chargeant lourdement la barque du côté des violences sexuelles et sexistes, de l’endogamie et de la pédophilie.
Si on se penche avec attention sur la carrière de Guillaume Canet, que constate-t-on en effet? Si ses deux premiers films (Mon Idole et Ne le dis à personne) pouvaient encore faire illusion, depuis nous avons eu droit à du très mauvais Sautet larmoyant du Cap Ferret (Les Petits mouchoirs, Nous finirons ensemble), un remake moyen (Blood Ties), avec l’aide de James Gray, d’un film de Jacques Maillot, où Canet était acteur (Les Liens du sang), un ego trip narcissique woody-allenien (Lui) et enfin un Astérix et Obélix : l’Empire du milieu, grand succès commercial mais catastrophe artistique qui ne fera pas oublier l’Astérix d’Alain Chabat. Au total, aucune idée véritablement originale, que des films s’inspirant d’autres, ou des remakes. Tout au plus, pourrait-on sauver Rock n’roll (2017), pochade satirique sur la célébrité, instaurant un jeu de faux-semblants entre fiction et réalité, si l’on ne se souvenait pas que Dix pour cent (2015) a précédé de deux ans cette louable tentative d’auto-dérision. Or, même les deux premiers films de Guillaume Canet sont finalement sujets à caution. Il serait difficile de ne pas apercevoir l’ombre immense de Masques de Claude Chabrol sur Mon Idole et sa satire sympathique de la télévision. Quant à Ne le dis à personne, il doit essentiellement son succès à l’adaptation du best-seller d’Harlen Coben, vaguement inspiré par Le Fugitif, et un défilé impressionnant de vedettes du cinéma français.
A partir de là, que pouvons-nous attendre raisonnablement de Karma? Le titre est déjà trompeur car le film ne traitera ni de mysticisme ni de réincarnation, à moins de ne le considérer qu’à titre symbolique, comme une sorte de résurrection dans le deuxième acte de sa vie. Trauma aurait été plus indiqué, si le titre n’avait déjà été pris par Dario Argento, nous y reviendrons. De façon surprenante, le film commence en Catalogne, où Jeanne survit entre alcoolisme et dépression, souffrant de séquelles psychologiques d’un trauma inconnu. On se croirait dans un thriller de Rodrigo Sorogoyen (Madre, As Bestas), ce qui sera accentué par la disparition du filleul de Jeanne, Matteo. Nonobstant cette citation du metteur en scène espagnol, ce dépaysement à l’étranger constituera en fait la seule véritable surprise de Karma.
Car, s’agissant du reste, à partir du moment où Jeanne reviendra dans la secte à l’origine de son trauma, Canet choisira d’empiler tous les clichés possibles et imaginables. Au lieu de filmer comme Ari Aster sa secte dans un lieu ensoleillé et accueillant (Midsommar), la secte de Canet sera évidemment hébergée dans une bâtisse glauquissime et labyrinthique. On sent Canet lorgner vers le film d’horreur gothique, à la Dario Argento ou Lucio Fulci. ou à la manière d’Alejandro Amenabar (Les Autres). Etrangement, le film évoque surtout Giorgino, le fameux film maudit de Laurent Boutonnat, par son atmosphère ténébreuse et sinistre. Canet renforcera surtout l’aspect glauque en chargeant lourdement la barque du côté des violences sexuelles et sexistes, de l’endogamie et de la pédophilie.
D’un point de vue scénaristique, le film aurait pu être construit de manière plus subtile comme Martha Marcy May Marlene de Sean Durkin, à partir de flash-backs impromptus débarquant de manière inattendue dans l’inconscient de la fugueuse de secte. Ce n’est pas l’option choisie par Canet. Idem pour le gourou : au lieu d’adopter un profil audacieux et innovant (le rondouillard Philip Seymour Hoffmann dans The Master de Paul Thomas Anderson, le malingre et christique John Hawkes dans Martha Marcy May Marlene ou encore le sentencieux et apparemment inoffensif Jean-Pierre Darroussin dans Les Eblouis), Canet a foncé droit devant vers le cliché du gourou monstrueux et musculeux, un géant terrifiant qui permet à Denis Ménochet de donner sa pleine puissance, déjà à l’oeuvre dans Jusqu’à la garde, en restant de manière balisée dans son emploi de prédilection.
Et Marion Cotillard dans tout cela? Grande actrice incontestablement, elle remplit efficacement son emploi de victime, à la limite pourtant de la performance outrancière et du surjeu, le souci étant qu’on finit par voir davantage la performance que le personnage susceptible de nous émouvoir, hormis à la toute fin, où Canet nous intime sans surprise de sortir les petits mouchoirs, dans un élan larmoyant terminal. Si on interprète le film d’un point de vue méta, on pourrait considérer que, grâce à Karma, Canet, victime de la secte du cinéma commercial grand public, s’est enfin libéré de ses chaînes et de son passé. On pourrait également considérer que Canet se libère également de vingt ans de couple avec Cotillard pour s’ouvrir enfin à une autre vie, ce que documenterait le film, le bourreau et le martyr n’étant pas ceux que l’on croit. Malheureusement, Karma, dans sa stagnation artistique et son enfilade de clichés, ne paraît confirmer ni l’une ni l’autre de ces hypothèses métafilmiques.
RÉALISATEUR : Guillaume Canet
NATIONALITÉ : française
GENRE : thriller, drame,
AVEC : Marion Cotillard, Denis Ménochet, Leonardo Sbaraglia
DURÉE : 2h20
DISTRIBUTEUR : Pathé Films
SORTIE LE 21 octobre 2026


