Delia Derbyshire : the myths and the legendary tapes – l’électronique rembobinée

Projeté dans la section Documentaires de la 27ème édition de l’Étrange Festival, Delia Derbyshire : the myths and legendary tapes revenait sur l’histoire de Delia Derbyshire, remarquable mathématicienne et musicienne électronique à l’origine de l’iconique générique de Doctor Who. Femme d’expérimentations techniques et musicales, son nom est partiellement tombé dans l’oubli à cause d’une BBC qui a refusé tout au long de sa vie de reconnaître et créditer sa participation à la production de ses effets sonores. Dans un documentaire composite inspiré de plus de 200 bandes magnétiques retrouvées conservées dans des boîtes de céréales après la mort de la musicienne, Caroline Katz propose avec Delia Derbyshire un hommage riche à la musicienne énigmatique, à la fois film d’archives, film musical et portrait de l’artiste, mais se perd en cours de route en brouillant trop les frontières entre documentaire, hommage et réinterprétation.

Coventry, au cœur de l’Angleterre. Après les bombardements de l’aviation allemande, la jeune Delia Derbyshire écoute captivée l’écho des sirènes qui résonnent harmonieusement dans le ciel. Elle en tirera une fascination pour la musique des bruits déformés, des rythmes amplifiés et distendus par la transmission sur hauts parleurs. Après des études en mathématiques et en musique, l’experte en mathématiques pythagoriciennes rejoint au début des années 1960 le BBC Radiophonic Workshop, le département des effets spéciaux de la BBC, où d’excentriques techniciens conçoivent avec beaucoup de débrouille les sons de l’avenir. Elle y deviendra une pionnière de la musique électronique, bien avant l’invention des synthétiseurs. C’est cette figure obscure et chaotique que l’actrice Caroline Catz explore, dans toute son excentricité, son verbe et son anticonformisme.

Si Caroline Katz réussit temporairement à convoquer le spectre de Delia Derbyshire dans un film aux ambiances riches de bruits fascinants et de bibelots évocateurs, la réalisatrice et comédienne se perd malheureusement en cours de route en substituant peu à peu ses propres fantasmes au souvenir de la musicienne et mathématicienne.

Étrange documentaire que Delia Derbyshire : the myths and legendary tapes. Plus qu’une analyse historique ou technique des modes de production des débuts de la musique électronique, Caroline Catz tente à sa manière de brosser le portrait d’une artiste élusive, dont le nom a peu à peu été poussé dans les limbes. Aboutissant à un résultat très subjectif et inspiré, le documentaire brille donc plus par sa partialité que par une quelconque objectivité historique, probablement impossible à atteindre pour une artiste que les mécanismes de production de la musique et de répartition des droits d’auteur ont si mécaniquement réussi à effacer de l’histoire. Alors qu’elle se projette toujours un peu plus sur cette artiste, Caroline Catz la ressuscite à la manière d’un spectre qui la possède, comme un fantôme du passé existant entre plusieurs époques, dont le spectre se ravive à mesure que les bandes magnétiques défilent dans le fond sonore. C’est dans cette exploration très personnelle de la personnalité de la musicienne que Caroline Catz entend faire un documentaire, interrogeant, à travers sa propre projection sur le souvenir de Delia Derbyshire, le rapport que son spectre confiné à l’oubli entretient avec le présent.

Au delà de l’interprétation de Caroline Catz, Delia Derbyshire : the myths and the legendary tapes trouve dans son jeu d’ombres entre différentes époques et différents sons une richesse foisonnante qui est incontestablement le meilleur argument du long métrage. Film d’ambiances sonores et d’ambiances visuelles, on y recompose l’atelier du BBC Radiophonic Workshop, tout en vieilleries et lumières tamisées, avec une attention fascinante aux objets et aux atmosphères insaisissables de ce laboratoire improbable des sons du futur. Malheureusement, le bât blesse dès la deuxième moitié du film, celle traitant de la vie de l’artiste après sa participation au BBC Radiophonic Workshop. Très certainement l’une des périodes les moins documentées de la vie de Delia Derbyshire, le film y devient beaucoup plus joué, et s’égare dans une forme de fiction peu convaincante dans laquelle le spectre de l’artiste disparaît derrière les fantasmes de Caroline Katz. Perdant pied dans ses propres désirs et ses interprétations, Delia Derbyshire : the myths and the legendary tapes se conclut comme un délire presque maladif plutôt que comme un hommage en bonne et due forme. Égaré quelque part entre la célébration et la réinterprétation, le documentaire fascine par son exploration de la subjectivité de l’artiste, mais peine malheureusement à atteindre une vraie valeur documentaire. Concentrés sur la performance de Caroline Catz, on sort de la séance avec un regret : celui de ne plus savoir qui était vraiment Delia Derbyshire. Dommage, pour un film dont l’ambition était de rappeler son souvenir afin de la sortir des limbes de l’oubli.

Si Caroline Katz réussit temporairement à convoquer le spectre de Delia Derbyshire dans un film aux ambiances riches de bruits fascinants et de bibelots évocateurs, la réalisatrice et comédienne se perd malheureusement en cours de route en substituant peu à peu ses propres fantasmes au souvenir de la musicienne et mathématicienne. Le résultat, composite mais fascinant, nous invite tout de même à rendre hommage à Delia Derbyshire, revisitant avec elle les débuts de la musique électronique et l’héritage indéniable de toutes les pionnières qui ont poussé le bruit toujours plus proche de la mélodie.

3.5

RÉALISATEUR : Caroline Catz
NATIONALITÉ : Britannique
AVEC : Caroline Catz
GENRE : Documentaire
DURÉE : 1h38
DISTRIBUTEUR : Inconnu
SORTIE LE Prochainement