Tous les Janeites sont en émoi! Leur idole vient de sortir un nouveau film. De qui parlons-nous? Taylor Swift? Billie Eilish? Que nenni! Il s’agit de Jane Austen, romancière du début du XIXème siècle, qui a acquis progressivement à travers les siècles un statut quasiment culte, que les jeunes filles (et pas que) vénèrent pour la finesse, l’élégance et la subtilité de son écriture, sa capacité exceptionnelle à décrire les raisons et sentiments de l’univers, en particulier féminin. et ses préoccupations avant-gardistes et féministes avant la lettre, le féminisme n’étant réellement apparu que dans les années 1890. Peu de romancières se voient consacrer des biopics (Jane avec Anne Hathaway dans le rôle-titre) ; encore moins s’infiltrent dans le domaine courant et bénéficient du privilège d’être citées nommément dans des titres de films (The Jane Austen Book Club, Austenland, Jane Austen a gâché ma vie) ; enfin aucune autre ne donne lieu à des reconstitutions costumées de ses oeuvres. Pour être précis, Jane Austen, étant déjà morte en 1817 et n’ayant même pas vu la naissance du cinéma, ce nouveau film est bien évidemment une énième adaptation d’un des quelques romans de son oeuvre, en définitive assez courte (8 ou 9 romans si l’on compte Sanditon le roman inachevé commencé quelques mois avant sa mort). Peu de romans mais tous ou presque ont été adaptés au cinéma ou à la télévision. Il ne se passe pas a minima cinq ans sans qu’une de ses oeuvres ne soit adaptée, ce qui fait ressurgir des nuées de Jeanites, équivalent littéraire des Swifties, à chaque sortie. Cette vogue Jane Austen ne s’est jamais aussi révélée aussi cruciale depuis évidemment #MeToo, se trouvant en effet en concordance avec les revendications d’indépendance financière, la critique du patriarcat dominant et les débats brûlants sur le consentement des femmes face au désir des hommes. En témoigne donc cette nouvelle adaptation de Raisons et sentiments (Sense and sensibility en V.O.), le tout premier roman de Jane Austen. scénarisée par une femme, et réalisée par une autre, plus de trente ans après celle de référence, écrite par Emma Thompson et mise en scène par Ang Lee.
Après la mort de son mari, Mme Dashwood et ses trois filles, toujours célibataires, se retrouvent dans une situation précaire. En effet, elles sont privées d’héritage puisque le domaine familial, Norland Park, revient de droit à John, fils de M. Dashwood issu d’un précédent mariage. La veuve et ses trois filles, Elinor, Marianne et Margaret n’ont d’autre choix que de quitter la région et de s’installer dans le modeste Barton Cottage. Un changement particulièrement douloureux pour Elinor, l’aînée, qui, bien malgré elle, s’est éprise du fringant et stoïque Edward Ferrars, beau-frère de John, venu récemment leur rendre visite à Norland. Marianne tente de consoler sa sœur du mieux qu’elle peut, mais elle fait à son tour une rencontre des plus inattendues avec le séduisant – et célibataire – John Willoughby.
Même si le besoin d’une nouvelle adaptation cinématographique de Raisons et sentiments se faisait certainement sentir, celle-ci reste estimable, sans pour autant marquer les esprits de manière indélébile.
Plus de trente ans se sont passés depuis la fameuse adaptation de Raisons et sentiments par Emma Thompson (au scénario et également actrice principale) et Ang Lee (à la réalisation). Ce long laps de temps a à peine été interrompu par un remake indien avec Aishwarya Rai et une adaptation télévisée signée Andrew Davies pour la BBC en 2008. Or ce qui frappe dans la facture stylistique de cette version cinématographique, c’est sa couleur très télévisuelle. On se croirait revenu justement au bon vieux temps de la dramatique télévisée à destination des chaumières. La photographie est la plupart du temps terne et grise, car l’intrigue se passe en grande partie en hiver. Néanmoins un manque confondant d’imagination visuelle transparaît surtout à l’image, ce qui a des conséquences dommageables sur le film.
Par rapport au film de Thompson-Lee, le tandem Reid-Oakley a davantage axé sa narration sur la sororité féminine que sur la satire mordante et ironique. Cette version perd ainsi principalement l’humour que distillait à intervalles réguliers la version écrite par Emma Thompson qui s’en donnait à coeur joie pour lancer des piques bien senties sur le conformisme de la société britannique de l’époque. Pour les fans du livre (et il y en a beaucoup qui le connaissent par coeur), l’aspect humoristique apparaît pourtant primordial et passe un peu trop au second plan dans cette version actuelle. Or si les romans de Jane Austen sont aussi réussis, c’est que, dans le genre balisé des romans sentimentaux, ils parviennent à établir un équilibre idéal entre romantisme lyrique et ironie sarcastique. Ce qui est particulièrement intéressant dans les romans de Jane Austen, c’est que l’illusion du romantisme, parfois trop difficile à supporter, est contrebalancée par le réjouissant démon de l’ironie, ce qui donne une image contrastée et assez représentative de la vie elle-même. Reconnaissons néanmoins que l’effort d’adaptation et de restitution des dialogues (parfois au mot près) est réel – par exemple « les raisons mêmes qui nous séparent sont au contraire celles qui prouvent que nous sommes faits l’un pour l’autre » – mais reste assez scolaire dans son geste, le film devenant convaincant et embarquant véritablement le spectateur à partir de son dernier tiers, soit de la découverte du vrai visage de Willoughby.
Là où le film demeure notablement inférieur à son modèle, c’est essentiellement dans sa distribution. Quand on considère le carré d’or réuni pour le film d’Ang Lee, Emma Thompson-Kate Winslet-Hugh Grant-Alan Rickman, il était particulièrement improbable d’obtenir, même trente ans plus tard, le même degré de réussite. Souvenons-nous en particulier de la vibrante et incroyablement intense Kate Winslet qui a gagné là à l’aube de sa phénoménale carrière le début de sa reconnaissance critique. La distribution d’aujourd’hui ne démérite pas sans atteindre le même niveau : en Elinor Dashwood, Daisy Edgar-Jones (Normal People) excelle à faire entendre la voix de la raison et à faire ressentir par les expressions de son visage les tourments et contradictions de son âme ; Esme Creed-Miles, fille de Samantha Morton (bon sang ne saurait mentir), représentant la flamme des sentiments, fait bénéficier d’une jolie présence à Marianne Dashwood, sans approcher les sommets invraisemblables de Kate Winslet. Quant au reste de la distribution, Caitriona Balfe (Outlander), Frank Dillane (Urchin), Herbert Nordrum (Julie (en douze chapitres)), George MacKey (La Bête), Fiona Shaw (Harry Potter, Killing Eve), assurent des prestations remarquables se fondant dans un ensemble homogène.
Par conséquent, même si le besoin d’une nouvelle adaptation cinématographique de Raisons et sentiments se faisait certainement sentir, celle-ci reste estimable, – fidèle, peut-être trop fidèle -, sans pour autant marquer les esprits de manière indélébile. L’aspect réjouissant du film, c’est surtout pour les fans de retrouver sous d’autres aspects ces personnages tant adorés et de se rendre compte que l’histoire de Jane Austen, vieille de plus de 200 ans, reste toujours aussi actuelle et fonctionne encore très bien aujourd’hui. Dans quelques mois, on pourra à nouveau le constater avec Orgueil et préjugés, mini-série diffusée prochainement sur Netflix, avec Emma Corrin et Jack Lowden, adaptant un autre roman-phare de Jane Austen; le second dans l’ordre chronologique. Les Janeites seront à nouveau en transe et de sortie.
RÉALISATRICE : Georgia Oakley
NATIONALITÉ : américaine, britannique
GENRE : drame, historique, romance
AVEC : Daisy Edgar-Jones, Esme Creed-Miles, Caitriona Balfe, Frank Dillane, Herbert Nordrum, Bodhi Rae Breathnach, George MacKay, Fiona Shaw
DURÉE : 2h12
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures International France
SORTIE LE 23 septembre 2026


