Avec Seuls les rebelles, présenté en ouverture de la section Panorama du Festival de Berlin 2026, la cinéaste Danielle Arbid signe sans doute l’un de ses films les plus émouvants. Après avoir exploré les tourments du désir dans Passion Simple ou les blessures intimes de Beyrouth dans Beyrouth Hôtel, elle revient à ses thèmes de prédilection – l’amour, l’exil, les frontières sociales et identitaires – pour les inscrire dans un contexte politique d’une brûlante actualité.
la cinéaste Danielle Arbid signe sans doute l’un de ses films les plus émouvants
L’histoire paraît presque impossible : Suzanne, veuve libanaise d’origine palestinienne d’une soixantaine d’années, rencontre Osmane, jeune migrant soudanais sans papiers. Tout les sépare : l’âge, la couleur de peau, la condition sociale, les regards extérieurs. Pourtant, ils tombent amoureux. Dans un Liban au bord de l’effondrement, leur relation devient immédiatement un sujet de scandale et de rejet. Mais là où d’autres récits auraient fait de cet amour une simple métaphore politique, Danielle Arbid choisit d’abord de raconter la rencontre de deux êtres profondément seuls, deux âmes blessées qui décident, contre toute logique apparente, de s’offrir un peu de lumière.
Le contexte du film est d’ailleurs au cœur de sa mise en scène. Dès les premières minutes, la réalisatrice adresse un court texte au spectateur pour préciser que le Beyrouth montré à l’écran est une reconstruction. Le tournage n’a pas pu avoir lieu au Liban en raison des bombardements israéliens, et la ville a été recréée en France. Loin de constituer un simple détail de production, cette impossibilité irrigue tout le film. Beyrouth devient un espace fantomatique, un décor reconstitué qui porte en lui la mémoire d’une ville absente. Cette artificialité assumée confère au récit une dimension presque irréelle, comme si les personnages eux-mêmes tentaient de préserver un îlot d’humanité au milieu d’un monde qui se dérobe.
La réussite de Seuls les rebelles tient précisément à cet équilibre délicat entre l’intime et le politique.
La réussite de Seuls les rebelles tient précisément à cet équilibre délicat entre l’intime et le politique. Le film n’ignore jamais la violence qui entoure ses personnages : celle du racisme, des frontières, des rapports de domination ou du contexte géopolitique. Pourtant, Danielle Arbid refuse de laisser ces enjeux écraser son récit. Elle filme avant tout des corps, des regards, des instants suspendus. Pour autant, la réalisatrice évite constamment l’écueil de l’idéalisation. Suzanne (formidable Hiam Abbass, comédienne et réalisatrice franco-palestinienne) est un personnage complexe, libre, parfois contradictoire, mais toujours déterminé à vivre selon ses propres désirs. Comme souvent chez Arbid, les figures féminines occupent le centre du récit et affirment leur indépendance face à des structures sociales profondément patriarcales. Le film montre la violence des hommes sans jamais réduire ses héroïnes à leur statut de victimes. Au contraire, il célèbre leur capacité à résister, à choisir, à aimer malgré tout.
Cette résistance passe également par la forme. Seuls les rebelles revendique pleinement son goût du mélodrame, allant jusqu’à convoquer l’ombre de Rainer Werner Fassbinder dans une filiation assumée. Les couleurs, les cadrages, le travail sur les lumières composent un univers visuellement très beau où chaque image semble traversée par une tension entre beauté et désolation. Néanmoins, cette stylisation ne relève jamais de l’exercice de style. Cela sert le fond. Suzanne et Osmane ne prétendent pas changer le monde. Ils cherchent simplement à s’accorder un moment de répit dans un pays où tout paraît s’effondrer. Leur histoire prend alors une portée universelle : celle de deux êtres qui choisissent de se faire du bien, ne serait-ce qu’un instant, alors même que tout autour d’eux invite au renoncement.
Et puis il y a ce dernier plan, magnifique, l’un des plus beaux vus cette année au cinéma
Et puis il y a ce dernier plan, magnifique, l’un des plus beaux vus cette année au cinéma. En révélant soudain l’artificialité des décors du studio parisien où Beyrouth a été recréée, Danielle Arbid condense toute la démarche du film. Ce geste de cinéma rappelle que les images sont des constructions, mais aussi que l’émotion qu’elles suscitent est, elle, profondément réelle. Dans ce dévoilement final, le faux et le vrai se rejoignent avec une grâce bouleversante. Le cinéma apparaît alors comme un acte de foi : une illusion capable de dire quelque chose d’essentiel sur notre humanité.
Avec Seuls les rebelles, Danielle Arbid livre un mélodrame généreux, politique sans être démonstratif, profondément humain sans jamais céder à la facilité. Un film sur la solitude, le désir et la dignité, mais surtout une vibrante célébration de la force de l’amour.
RÉALISATEUR : Danielle Arbid
NATIONALITÉ : France, Liban, Emirats Arabes Unis
GENRE : Drame, romance
AVEC : Hiam Abbass, Amine Benrachid, Shaden Fakih
DURÉE : 1h38
DISTRIBUTEUR : JHR Films
SORTIE LE 24 juin 2026


