Laetitia Masson s’est révélée au siècle dernier, dans les années 90, avec une trilogie de films mettant en scène Sandrine Kiberlain, dont on retiendra surtout En avoir ou pas, portrait d’une solitude féminine affectée par le chômage. Depuis le début du 21ème siècle, elle semblait avoir perdu le fil de son cinéma, on ne savait pas pourquoi. Elle s’est égarée dans des projets improbables, trop abstraits (une non-adaptation de Pourquoi le Brésil? de Christine Angot). Ses projets se sont espacés de plus en plus : six ans entre Coupable et GHB, neuf ans entre ce dernier et Un hiver en été, même si elle a maintenu une présence régulière à la télévision par des téléfilms et une série Aurore. Ulysse est donc l’occasion de son grand retour, où elle livre d’ailleurs l’explication de sa relative absence des écrans. En racontant l’histoire de son fils, souffrant d’une anomalie génétique, elle s’expose comme rarement des réalisatrices ont pu le faire, signifiant que, en étant réalisatrice, elle était tout autant, sinon plus, mère sur cette période récente. Son film a fait la clôture d’Un Certain Regard cette année, ce qui était parfaitement indiqué pour cette ode à la différence.
Alice (Elodie Bouchez), chercheuse en sociologie, et son mari Vladimir (Stanislas Merhar) exultent quand nait leur premier enfant, Ulysse. Au long des mois, ils doivent bien constater que ce n’est pas un enfant « moyen » : sa taille comme son poids sont inférieurs aux moyennes. Après un examen détaillé mené à l’occasion de son premier anniversaire, le verdict tombe : Ulysse est atteint d’un handicap génétique. Alice s’attèle à ce qu’Ulysse « trouve sa place dans le monde ».
C’est là dans la description effrayante d’un monde réifié sous domination ultra-libérale où même les associations d’accueil d’handicapés ne cessent d’évoquer les notions de rentabilité et de performance, que Laetitia Masson touche juste.
On oublie souvent que des artistes sont des personnes comme tout le monde, avec des peines de coeur, des soucis familiaux, des doutes existentiels, etc. Certains peuvent même commettre des crimes et délits plus ou moins graves, d’autres peuvent s’absenter plus ou moins longtemps de leurs oeuvres. Cette dernière hypothèse répond au cas de Laetitia Masson. Rappelons que c’était aussi le cas de Neil Young, père de deux enfants handicapés au début des années 80, qui a sorti des disques à l’époque par obligation contractuelle. Mère d’un enfant assez lourdement handicapé, Laetitia Masson a vu le centre de sa vie se déporter vers ce dernier, même si elle s’efforçait de maintenir une activité artistique, envers et contre tout. C’est d’ailleurs grandement symbolique que ce soit avec le sujet qui l’a maintenue relativement éloignée des plateaux de cinéma, qu’elle fasse son véritable retour au Septième Art.
Le sujet du handicap est particulièrement délicat : il est très facile de pécher par excès de sensiblerie et manque de recul, voire de confondre sensibilité romanesque et sensiblerie mélodramatique. Laetitia Masson n’y échappe pas tout à fait, en particulier dans la première partie de son film, lorsque Ulysse est encore enfant et que Alice, sa mère, doit faire le deuil de l’enfant parfait dont toutes les mères rêvent sans jamais oser se l’avouer. Une séparation plus tard d’un mari défaillant et fuyant, Alice est bien plus déterminée et se fixe l’objectif de permettre à son enfant de s’intégrer dans un monde a priori hostile pour lui.
C’est lorsque Alice, admirable Elodie Bouchez dans l’un de ses meilleurs rôles récents, devient une sorte de Mère Courage que le long-métrage de Laetitia Masson trouve son véritable ton. Entre La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli et Pupille de Jeanne Herry, Laetitia Masson s’attelle à une véritable sécheresse des faits qui, en décrivant les rendez-vous et entretiens administratifs, parvient à bannir quasiment tout pathos malvenu. Ce faisant, elle dresse un état des lieux assez catastrophique de l’accueil du handicap où les professionnels du privé, sans la moindre spécialisation dans le domaine, semblent surtout s’intéresser au fric, alors que ceux du public, sous prétexte de vouloir privilégier le soin (le « care »), confortent les handicapés dans leur handicap et leur refusent toute possibilité d’intégration dans le monde du travail.
C’est là dans la description effrayante d’un monde réifié sous domination ultra-libérale où même les associations d’accueil d’handicapés ne cessent d’évoquer les notions de rentabilité et de performance, que Laetitia Masson touche juste. Ces simples comptes-rendus d’entretiens qui ne peuvent pas avoir été inventés glacent le sang. C’est le propre fils de Laetitia Masson, Alphonse Roberts, fils du regretté Jean-Marc Roberts, romancier et éditeur, qui interprète le personnage d’Ulysse, lui donnant une crédibilité à toute épreuve, avec son sourire à peine esquissé, ses gestes restreints. Comme lui, en dépit de quelques maladresses (un montage parallèle du père et du fils dans l’exercice de leur profession, un épilogue un peu long et appuyé), le film de Laetitia Masson finit par séduire et convaincre.
RÉALISATRICE : Laetitia Masson
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Elodie Bouchez, Stanislas Merhar, Alphonse Roberts, Romane Bohringer, Gringe
DURÉE : 1h37
DISTRIBUTEUR : ARP Sélection
SORTIE LE 17 juin 2026


