Depuis une vingtaine d’années, Marc Fitoussi occupe une place spécifique, assez similaire à celle d’un Pierre Salvadori : celle d’une comédie d’auteur à la française, bien écrite et mise en scène, avec un arrière-plan social. Parfois il a essayé de sortir de ce genre en se risquant dans d’autres registres, la comédie dramatique (Maman a tort, avec la regrettée Emilie Dequenne), le thriller chabrolien (Les Apparences), sans atteindre la même réussite. Sur ses quatre premiers films, toutes des comédies, Fitoussi s’est également partagé entre ses deux comédiennes fétiches, Isabelle Huppert (Copa Cabana, La Ritournelle) et Sandrine Kiberlain (La Vie d’artiste, Pauline détective). Rajoutons pour être complet, qu’il a également tourné avec elles dans les épisodes qui leur étaient consacrés dans la série Dix pour cent, dont il a réalisé au moins la moitié des épisodes des 3ème et 4ème saisons. Son nouveau film, Ni vue ni connue, apparaît donc comme la somme de toutes ses influences et affections, réunissant ses deux actrices préférées et pratiquant la mise en abyme par rapport au cinéma, comme dans Dix pour cent.
Corinne Maclou est figurante. Elle enchaîne les tournages avec l’espoir d’être remarquée et de décrocher enfin un vrai rôle. Lorsque son chemin croise celui de Sandrine Kiberlain et qu’une relation commence à se nouer entre les deux, Corinne espère concrétiser son rêve. Mais la célèbre actrice va-t-elle vraiment l’aider à se faire une place au sein de la grande famille du cinéma ?
Ni vue ni connue, apparaît donc comme la somme de toutes les influences et affections de Fitoussi, réunissant ses deux actrices préférées et pratiquant la mise en abyme par rapport au cinéma, comme dans Dix pour cent.
Contrairement à Dix pour cent, où Fanny Herrero dirige une équipe de scénaristes, à laquelle Marc Fitoussi ne participe pas, Ni vue ni connue provient d’une idée complètement originale de Fitoussi que lui seul a menée à bien, cette idée s’inspirant néanmoins de la mise en abyme pratiquée de manière récurrente dans la série, c’est-à-dire faire jouer à Isabelle Huppert un rôle de figurante de cinéma aux antipodes de son statut de grande comédienne et star reconnue, et la faire rencontrer Sandrine Kiberlain qui interprète, elle, son propre rôle (celui donc de Kiberlain, pas celui d’Huppert). C’est l’occasion pour Marc Fitoussi de s’amuser comme un petit fou à déverser des privates jokes et fines allusions sur la carrière d’Huppert (le tournage de Madame Bovary, les pièces de Bob Wilson) et à lui donner le contre-emploi d’une figurante qui court le cachet et ne cesse de distribuer ses C.V. aux metteurs en scène et acteurs reconnus avec l’énergie du désespoir d’une actrice qui n’a jamais réussi à percer.
Si ce contre-emploi fonctionne plutôt bien, c’est que Isabelle Huppert a souvent interprété des femmes « ordinaires », anonymes, au physique discret et passe-partout, comme Pomme, la protagoniste de La Dentellière, Violette Nozière ou Madame Bovary, héroïnes que seul un acte romanesque ou criminel faisait sortir de la grisaille du quotidien. Grande actrice ultra-célébrée, Huppert s’empare avec délectation du personnage de Corinne Maclou (évidemment) pour en faire la petite soeur de ses collègues d’infortune. Elle, Isabelle Huppert, qui a su profiter de toutes les opportunités pour mener une carrière d’actrice d’exception, parvient à se projeter sans la moindre difficulté dans ce reflet de double inversé, celle qu’elle aurait pu devenir, si elle n’avait pas eu le moindre succès.
Cet anti-portrait savoureux et malicieux n’est pourtant pas que drôle. Comme souvent, chez Fitoussi, la comédie grince, laisse deviner un arrière-goût d’amertume (l’amitié contrariée des Cyclades) ou d’émotion (la relation mère-fille à la ville et à l’écran entre Huppert et Lolita Chammah, dans Copa Cabana, sans doute le meilleur film de Fitoussi). Ni vue ni connue est donc aussi un film sur l’humiliation et quasiment de lutte des classes : les figurants qui se voient refuser l’accès au buffet principal et se font engueuler comme du poisson pourri, à la différence des acteurs principaux, le mépris de classe de Vincent Dedienne à l’égard de Corinne Maclou, les figurants qu’on prive d’eau au Maroc…
Ni vue ni connue aurait pu se lancer dans la voie d’un thriller psychopathe, orientation d’ailleurs évoquée dans le dialogue, celle d’une Valse des pantins ou d’un Joker, où l’admiration dérive vers l’obsession mortifère. Mais Marc Fitoussi a voulu rester dans le registre d’une comédie bienveillante de bon aloi, écartant ou évoquant sans approfondir deux pistes pourtant passionnantes : celle de l’amitié intéressée – alors que l’amitié représente le summum du désintéressement – que Corinne exerce envers Sandrine Kiberlain avec l’assentiment cordial de la victime, amitié intéressée qui représente 99% des rapports dans l’univers du cinéma ; celle du constat effrayant et consternant que chacun est toujours le raté d’une autre personne, y compris parmi ceux qu’on croit à tort avoir réussi leur vie, Corinne Maclou la ratée de toutes les actrices connues, Anne Marivin (probablement ici dans son meilleur rôle car très proche de son statut réel), celle de Sandrine Kiberlain, et même Sandrine Kiberlain, une ratée par rapport à Diane Kruger. Ce constat à la Mankiewicz aurait pu mener Ni vue ni connue sur une toute autre voie, bien plus cruelle et escarpée, mais Fitoussi a préféré manier le sarcasme et l’ironie avec tendresse et douceur, renchérir sur l’amitié (vraie ou fausse) sororale et préserver ainsi l’image de la « grande famille du cinéma ».
RÉALISATEUR : Marc Fitoussi
NATIONALITÉ : française
GENRE : comédie
AVEC : Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Diane Kruger, Vincent Dedienne, Thomas Jolly
DURÉE : 1h55
DISTRIBUTEUR : Memento Distribution
SORTIE LE 7 octobre 2026


