Le Journal d’une femme de chambre : le regard acide de Radu Jude sur notre société

La sélection au Festival de Cannes de ce Journal d’une femme de chambre, nouveau long métrage de Radu Jude, plus précisément à la Quinzaine des Cinéastes, est une première pour ce cinéaste baroque, protéiforme et passionnant qui n’avait jusqu’ici présenté seulement que des courts métrages sur la Croisette.

Une jeune Roumaine venue travailler dans une famille française participe à une troupe de théâtre amateur préparant une adaptation du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau (publié en 1900).

Radu Jude poursuit son entreprise de dissection politique et sociale avec Le Journal d’une femme de chambre. Cependant, cette fois, le cinéaste roumain délaisse en partie la charge pamphlétaire frontale de ses précédents films pour quelque chose de plus « acceptable », presque douloureusement intime. Pas vraiment une adaptation du célèbre roman d’Octave Mirbeau (adapté au cinéma notamment par Jean Renoir, Luis Buñuel ou encore plus récemment par Benoît Jacquot), le film est une variation contemporaine autour de thèmes précis, de la domination sociale à l’hypocrisie bourgeoise, en passant par le travail invisible et les rapports de classe. En déplaçant le récit dans la France d’aujourd’hui et en remplaçant la domestique du XIXème siècle par une immigrée roumaine travaillant pour une famille bordelaise, Jude montre à quel point le regard de Mirbeau demeure d’une actualité troublante.

Le dispositif imaginé par le réalisateur est particulièrement stimulant. Gianina, employée de maison loin de sa fille restée en Roumanie, répète parallèlement une adaptation théâtrale du roman. Cette mise en abyme se révèle être particulièrement pertinente : le personnage semble rejouer malgré elle une histoire ancienne qui continue de structurer le présent. Jude ne cherche jamais à moderniser artificiellement le texte mais à montrer que les mécanismes d’exploitation décrits par Mirbeau n’ont jamais disparu. Ils ont simplement changé de forme, se sont intégrés à une Europe contemporaine où les travailleurs de l’Est viennent prendre en charge les tâches domestiques invisibles de l’Ouest.

chaque scène produit un léger malaise moral, notamment entretenu par les répliques cinglantes de Gianina en roumain qui n’hésite pas à insulter ses patrons, enfant compris, exprimant ainsi une rage toute contenue

L’une des grandes réussites du film tient précisément dans cette manière de parler de politique à travers le quotidien le plus banal. Jude filme les repas, les silences gênés, les demandes absurdes, les humiliations discrètes. Pourtant, derrière cette simplicité, chaque scène produit un léger malaise moral, notamment entretenu par les répliques cinglantes de Gianina en roumain qui n’hésite pas à insulter ses patrons, enfant compris, exprimant ainsi une rage toute contenue. La domination n’est jamais spectaculaire ; elle se niche dans des détails, des attitudes, des automatismes sociaux. Les bourgeois incarnés notamment par Vincent Macaigne et Mélanie Thierry ne sont pas réduits à des monstres caricaturaux au sens propre du terme, mais ils n’en demeurent pas moins ridicules, enfermés dans leurs contradictions, parfois attachants, mais profondément incapables de voir la violence implicite de leur position sociale. Le rapport à l’exil, à la distance familiale, à la fatigue du travail domestique, sont des thématiques abordées. Gianina apparaît ainsi comme un personnage « usé » par une Europe qui organise la circulation économique des corps tout en produisant de nouvelles formes de solitude / servitude.

La mise en scène, volontairement dépouillée, accompagne parfaitement cette démarche et investit à merveille les possibilités offertes par le journal intime. Les dialogues semblent parfois presque trop secs, le montage est abrupt (la plupart des cuts intervenant alors que les scènes ne semblent pas terminées) et Jude continue de travailler les ruptures de ton qui caractérisent son cinéma.

Un film remarquable qui confirme, s’il en était encore besoin, que Radu Jude est l’un des cinéastes européens les plus puissants et les plus pertinents.

Si, avec Le Journal d’une femme de chambre, Radu Jude signe l’un de ses films les plus accessibles, il n’a rien perdu de sa radicalité politique ni de son acidité. Derrière l’ironie mordante et l’observation acérée des rapports de classe, le film touche surtout par sa grande justesse notamment dans la fracture entre Europe occidentale et Europe de l’Est (et sur le regard que porte la première sur la seconde). Un film remarquable qui confirme, s’il en était encore besoin, que Radu Jude est l’un des cinéastes européens les plus puissants et les plus pertinents.

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RÉALISATEUR : Radu Jude
NATIONALITÉ : France, Roumanie
GENRE : Drame
AVEC : Ana Dumitrașcu, Vincent Macaigne, Mélanie Thierry
DURÉE : 1h34
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE Prochainement