Asghar Farhadi est l’un des plus primés de tous les cinéastes iraniens : à Cannes, Grand Prix du jury pour Un Héros, Prix du Scénario pour Le Client, Oscar du meilleur film étranger (Une Séparation, Le Client). Depuis Abbas Kiarostami et le renouveau qu’il a créé pour le cinéma iranien, il s’est inscrit dans cette mouvance au même titre qu’un Jafar Panahi ou un Mohammad Rasoulof qui ont fait les belles heures cannoises de ces dernières années. Dans un contexte international troublé où l’Iran occupe une place tristement privilégiée, on attendait avec intérêt sa nouvelle oeuvre filmée cette fois-ci à Paris avec une distribution prestigieuse recrutée en France. Histoires parallèles est ainsi une oeuvre intrigante sur les rapports entre réalité et fiction, image et son, écriture et imaginaire.
En quête d’inspiration pour son nouveau roman, Sylvie espionne ses voisins d’en face. Quand
elle engage le jeune Adam pour l’aider dans son quotidien, elle ignore que celui-ci va
bouleverser sa vie et son travail, jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur
réalité à tous.
Il semble que Farhadi, coupé de sa source d’inspiration principale, son pays, ne puisse renouveler réellement son inspiration, ce qui est parfois le lot de cinéastes exilés dans d’autres contrées pour l’exercice de leur art.
Le film commence de manière plutôt passionnante : un jeune homme, Adam (Adam Bessa) débarque à Paris sans le sou. Dans le métro, il vole au secours de Céline (India Hair) qui s’est fait voler son portefeuille, ce qui lui permet d’être embauché pour servir d’homme à tout faire à la mère de Céline, Sylvie (Isabelle Huppert), une écrivaine qui sort à peine de chez elle. Afin de trouver l’inspiration, elle espionne ses voisins d’en-face grâce à un télescope. Dans le nouveau roman qu’elle est en train d’écrire, elle leur invente une vie imaginaire qu’elle transcende par l’écriture.
Une fausse rumeur avait indiqué que Histoires parallèles se déroulait pendant la période des attentats du Bataclan. Que nenni! Se passant à une époque contemporaine, sans repères temporels particuliers, Farhadi orchestre en fait un va-et-vient entre réalité et fiction. On fait d’abord connaissance avec les personnages imaginés par Sylvie dans son roman, à partir de silhouettes observées de sa fenêtre, Anna, Nicolas et Théo, avant que Adam, poussé par un désir de curiosité plus ou moins légitime, ne traverse la rue et décide de faire connaissance avec les modèles réels de ces personnages imaginaires, Nita, Pierre et Christophe (respectivement Virginie Efira, Vincent Cassel et Pierre Niney). Car Adam a lu des extraits du roman rédigé par Sylvie et voudrait bien savoir si le réel correspond à la fiction, voire influer sur la vie de ces personnes devenues des personnages. Véritablement manipulateur et vampirisant sous des airs faussement doucereux, Adam (Adam Bessa, très juste, déjà remarqué dans Harka et Les Fantômes) va semer le désordre dans les vies des modèles des personnages fictionnels.
C’est bien là où le bât blesse, Le jeu va s’avérer dangereux et extrêmement pervers pour les protagonistes, et surtout tourner progressivement à vide pour les spectateurs. Car si, pendant une heure, l’intrigue sera menée tambour battant, jouant à satiété des effets de montage, pour raccorder écriture et réalité, ou montrer leurs divergences, elle finit par s’étioler au fur et à mesure du film. La mise en parallèle fiction/réalité perd de sa pertinence et de son originalité, par abus de répétition du procédé. Comme les personnages observés travaillent dans un studio de post-synchronisation de films, Farhadi opère un parallélisme entre la vue à longue distance effectuée par Sylvie et les sons produits par le trio de personnages.
Malheureusement l’opposition image voyeuriste et son élaboré par un studio de post-synchronisation demeure fondamentalement scolaire et ne révèle aucunement l’intériorité des personnages. Ce qui n’était nullement le cas du modèle qui a directement influencé Farhadi, Brève histoire d’amour aka Le Décalogue numéro 6, de Krysztof Kieslowski, qui dévoilait progressivement la nudité des âmes de ses protagonistes. Devant la formidable simplicité du Kieslowski, une des plus belles histoires de voyeurisme jamais filmées, puisque débouchant sur une expression naturelle des sentiments, sans jamais dériver vers la mièvrerie d’une fin heureuse, on se dit que Farhadi a peut-être davantage accumulé divers couches narratives, pour aboutir à un résultat finalement assez vain. Car Histoires parallèles aboutit à une sorte de pladoyer pro #MeToo sans qu’on ne partage jamais les sentiments ou les émotions des personnages, réduits à de vaines gesticulations de pantins sans âme et à des déclamations de dialogues assez plats. Souvent « less is more », ce qui était le cas chez Kieslowski, et en l’occurrence, c’est plutôt l’inverse, en dépit de l’octroi d’une durée généreuse de 2h20. Sans être pour autant déshonorant, Histoires parallèles semble souffrir de la même crise d’inspiration que sa protagoniste Sylvie, obligé de regarder chez ses voisins, tout comme Farhadi a été obligé de chercher l’inspiration chez Kieslowski.
Asghar Farhadi avait déjà rencontré des expériences peu concluantes dans ses films internationaux, en témoigne son Everybody knows espagnol qui a laissé peu de souvenirs en film d’ouverture, ou même son premier tournage français, Le Passé, en 2013, treize ans auparavant, qui avait permis à Bérénice Béjo d’obtenir un Prix d’interprétation féminine, ce qui avait caché la faiblesse du propos général. Il semble que Farhadi, coupé de sa source d’inspiration principale, son pays, ne puisse renouveler réellement son inspiration, ce qui est parfois le lot de cinéastes exilés dans d’autres contrées pour l’exercice de leur art.
RÉALISATEUR : Asghar Farhadi
NATIONALITÉ : française, iranienne
GENRE : drame
AVEC : Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair
DURÉE : 2h20
DISTRIBUTEUR : Memento Distribution
SORTIE LE 14 mai 2026


