Mémoire de fille : les meilleures intentions

On avait adoré la série de Judith Godrèche, Idol of French Cinema, où, toute en humour et autodérision, elle reprenait la parole et l’avantage sur des agresseurs du passé. Dans la foulée, ses prises de position sur les violences sexuelles et sexistes dans le monde du cinéma en ont fait une véritable icône, cette fois-ci, de l’expression féministe. Le cinéma l’attendait donc sur le terrain artistique, même si elle s’y était déjà livrée dans Toutes les filles pleurent (2010), oeuvre peut-être à redécouvrir. Nous toutes, court métrage en guise de manifeste, donnait un avant-goût de la nouvelle Judith Godrèche cinéaste. Cette fois-ci, Judith Godrèche prend les choses à bras-le-corps en organisant à travers son film deux passages de relais simultanés, entre Annie Ernaux et elle-même qui adapte Mémoire de fille, l’un des plus récents romans du Prix Nobel de Littérature, et entre elle et sa propre fille, Tess Barthélémy qui interprète le rôle principal de son film. Les planètes paraissent alignées pour la consécration de cette double filiation dans les deux sens.

Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.

Judith Godrèche mise surtout sur le visage de sa fille, Tess Barthélémy, pour exprimer toutes les contradictions d’une situation d’emprise et d’absence véritable de consentement.

Un certain nombre d’adaptations de romans d’Annie Ernaux avaient déjà eu lieu mais de manière générale, avant son obtention du Prix Nobel de Littérature en 2022 : nonobstant quelques courts métrages, mentionnons L’Autre (2008) de Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard, Passion simple (2020) de Danielle Arbid, d’après le roman éponyme et surtout L’Evénement (2021) d’Audrey Diwan qui obtint le Lion d’Or de la 78ème Mostra de Venise, sous l’égide de Bong Joon-ho. On peut même se demander si l’impact culturel de cette récompense n’a pas beaucoup fait pour la reconnaissance ultérieure d’Annie Ernaux écrivaine, et son Prix Nobel.

Dans l’oeuvre d’Annie Ernaux, Mémoire de fille fait partie des romans récents, ayant été publié en 2016, soit un an avant le phénomène #MeToo. D’une certaine manière, il fait partie des signes avant-coureurs car son projet date de 1982, soit un peu avant La Place (Prix Renaudot 1984) qui a rendu en grande partie Annie Ernaux célèbre, mais n’a été finalement achevé et publié que 32 ans plus tard. Chronologiquement, les faits qui y sont relatés sont très antérieurs à ceux de Passion simple (âge adulte), et légèrement antérieurs à ceux de L’Evénement (avortement de jeunesse). Il s’agissait pour Annie Ernaux de revenir sur un fait traumatisant et originel, la première relation sexuelle, son absence véritable de consentement et le phénomène de dissociation entre corps et esprit qui s’est alors opéré, dont peuvent témoigner une grande partie des victimes d’agressions sexuelles.

Ce faisant, on aurait aimé dire beaucoup de bien de l’oeuvre de Judith Godrèche qui assure une sorte de passage du témoin à travers elle entre Annie Ernaux et sa propre fille (celle de Godrèche), Tess Barthélémy. A travers les générations, c’est ainsi une sorte de rempart contre les violences sexuelles et sexistes que Godrèche souhaite édifier. Reprenant une partie de la distribution de L’Epreuve du feu, (les prometteurs Victor Bonnel et Anja Verderosa), l’excellent premier film d’Aurélien Peyre, Judith Godrèche se frotte pour la première fois aux difficultés de la reconstitution historique. Elle s’en tire avec les honneurs, même si cette reconstitution peut paraître à certains endroits empesée et dépourvue de naturel. Audrey Diwan, en se confrontant à la même époque, soit le début des années soixante, avait résolu le problème en faisant de L’Evénement une sorte de film d’horreur. Au contraire, Godrèche ne parvient pas à moderniser suffisamment l’histoire qu’elle raconte, utilisant surtout à plusieurs reprises le principe du long couloir angoissant filmé en plan fixe, comme dans Garde à vue de Claude Miller.

Judith Godrèche mise surtout sur le visage de sa fille, Tess Barthélémy, pour exprimer toutes les contradictions d’une situation d’emprise et d’absence véritable de consentement. Or celle-ci, sosie français de Margaret Qualley, est vouée ainsi à une tâche presque impossible, y compris pour les personnes expérimentées en jeu dramatique, refléter par les nuances de ses expressions ce qui ne peut s’énoncer : comment on devient victime alors qu’on souhaite de toutes ses forces échapper à ce destin peu enviable. C’est tout le dilemme irrésolu à l’écran de Mémoire de fille.

2.5

RÉALISATRICE : Judith Godrèche 
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Tess Barthélémy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Ariane Labed
DURÉE : 1h57
DISTRIBUTEUR : Jour2fête
SORTIE LE 30 septembre 2026