Digger : satire ou farce

Alejandro González Iñárritu fait partie des trois cinéastes mexicains qui ont réussi à Hollywood, avec Guillermo Del Toro et Alfonso Cuarón. Emergeant dans les années 2000, ces trois metteurs en scène se sont signalés par la virtuosité de leur réalisation et ont connu des succès critiques et/ou commerciaux notables (Birdman et The Revenant oscarisés pour Iñárritu, Oscar du meilleur film pour La Forme de l’eau de Del Toro et du film d’animation pour Pinocchio, Gravity, Roma et Les Fils de l’homme pour Cuarón). De la même génération, nés entre 1961 et 1964, ils se connaissent, sont amis et voient les films de chacun pour y apporter leurs conseils. Un autre point commun, c’est leur manque de prolixité : entre 8 et 13 films (Del Toro, étant le plus prolifique) sur une période de 25 ans. Tous les trois, enfin, sont des auteurs, au sens où ils écrivent ou co-écrivent le scénario de leurs films. Dans ce trio, il serait difficile de les départager de manière définitive. Iñárritu est peut-être le plus institutionnel : un Oscar du meilleur film (Birdman), deux Oscars du meilleur réalisateur (Birdman, The Revenant), un Prix de la mise en scène cannois (Babel), une Présidence du jury cannois qui a remis en 2019 la Palme à l’un des meilleurs films de ces dernières années, Parasite. Pourtant Iñárritu est souvent considéré comme un cinéaste boursouflé et un peu surfait par les critiques. Digger, représentant son retour aux Etats-Unis, après le mystique Bardo, n’arrangera certainement pas cette réputation de cinéaste qui en fait un peu trop, à la manière d’un Kusturica en d’autres temps.

Digger Rockwell, milliardaire en raison de ses nombreux puits de pétrole, 65 ans, traîne comme une âme en peine dans son immense propriété, accompagné de sa chatte Millie, 38 ans, quasiment mourante… jusqu’au moment où il apprend que le forage de l’un de ses puits de pétrole a séparé une partie importante de la calotte arctique qui s’apprête à rejoindre l’Europe, provoquant une catastrophe inédite dans l’histoire de l’humanité….

cet art bouffon de se moquer des problématiques les plus graves – le nucléaire, la politique, la guerre- afin de provoquer un sain phénomène de catharsis

Avec ce portrait d’un multimilliardaire au bout du rouleau qui décide de se lancer dans une mission de dernière minute pour s’ériger en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe, qu’il a lui-même déclenchée, n’anéantisse la planète, Iñárritu se lance lui-même dans un genre inédit, jamais exploré par lui, dans l’espoir un peu fou de sauver sans doute le cinéma. Digger est ainsi une sorte de comédie bouffonne, assez noire sur le futur apocalyptique de l’humanité. Tout y est volontairement exagéré, les personnages crient au lieu de parler normalement, – on comprendra plus tard pourquoi – les situations flirtent avec l’absurde : l’homme le plus puissant du monde se préoccupe davantage de l’agonie de sa chatte que du sort de l’humanité qui risque de disparaître. C’est donc une comédie apocalyptique, qu’on pourrait rapprocher de certaines sorties récemment, comme la satire féroce de Mickey 17 ou le thriller complotiste de Bugonia. Ce qui rapproche à l’évidence ses films, c’est de considérer le monde -et surtout les Etats-Unis- d’un point de vue étranger, ce qui garantit une plus grande liberté dans le ton : ce monde au bord de l’implosion, comme le sont la plupart des personnages, c’est bien entendu le nôtre, menacé par des catastrophes climatiques, des abus de pouvoir de nos dirigeants et entrepreneurs, des pandémies latentes.

Si l’on remonte plus haut, la principale influence de tous ces films, sans pour autant qu’ils s’en approchent, se nomme Docteur Folamour d’un certain Stanley Kubrick. Là se trouvait déjà cet art bouffon de se moquer des problématiques les plus graves – le nucléaire, la politique, la guerre- afin de provoquer un sain phénomène de catharsis. Et si l’on prononce le nom de Kubrick, on peut murmurer assez vite le nom de Tom Cruise, acteur du dernier chef-d’oeuvre du Maître, Eyes wide shut. Tout comme The Revenant avait été un véhicule pour faire obtenir à Leonardo Di Caprio sa fameuse et tant désirée statuette dorée, Digger s’annonce sans vergogne comme le véhicule idéal pour promouvoir Tom Cruise dans sa course à l’Oscar du meilleur acteur. A force de jouer dans des franchises de films d’action (Mission : Impossible, Jack Reacher, Top Gun), il avait presque réussi à nous faire oublier qu’il était aussi un acteur étonnant, ayant joué pour les plus grands (Kubrick déjà nommé, mais aussi Scorsese, Spielberg, De Palma, Michael Mann, etc.). Or, dans ce rôle de milliardaire excessif, enfant gâté qui casse ses jouets, qui n’est pas sans rappeler par moments un autre enfant gâté à la tête du plus puissant des pays, Tom Cruise se révèle être d’une rare intensité de tous les instants, branché sur 220 volts, sans discontinuer. Le point d’orgue de sa prestation restera sans doute ce monologue au Capitole, sorte d’équivalent moderne de celle de James Stewart dans Mr Smith au Sénat de Frank Capra, tourné dans un plan-séquence de dix minutes où il s’avère étourdissant de talent.

Ses partenaires, Sandra Hüller, Riz Ahmed ainsi que John Goodman, en Président ravagé par la maladie, se montrent à son diapason, dans un registre volontairement hystérisant. En-dehors d’un twist dispensable que nous ne révélerons pas pour l’instant, reste une heure et demie de spectacle, de satire ou farce tragique qui donne bien le change, et fonctionne bien au premier et au second degré, une comédie bouffonne, certes excessive mais plutôt intéressante, et surtout en résonance avec notre temps. On peut regretter qu’Iñárritu ne s’en soit pas contenté et ait, comme très souvent, voulu en faire trop. Le metteur en scène qui en faisait trop.

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RÉALISATEUR :   Alejandro González Iñárritu 
NATIONALITÉ : américaine, mexicaines
GENRE : comédie, action
AVEC : Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed, John Goodman, Michael Stuhlbarg, Emma D'Arcy, Sophie Wilde
DURÉE : 2h09
DISTRIBUTEUR : Warner Bros. France
SORTIE LE 30 septembre 2026