Her Private Hell : dans la brume électrique

Dix ans que Nicolas Winding Refn, le metteur en scène de Drive, n’avait pas tourné de film, autant dire une éternité pour un cinéaste. Il n’est pas pour autant resté inactif, concevant, écrivant et réalisant deux séries entières, Too old to die young (Amazon Prime) et Copenhagen Cowboy (Netflix), dont nous reparlerons plus bas. En 2023, il a surtout dû faire face à une grave insuffisance cardiaque qui a failli l’envoyer six pieds sous terre, et dont il a survécu assez miraculeusement à la suite d’une opération. Sa femme et muse, Liv Corfixen, et lui, se sont séparés. Nicolas Winding Refn est donc un survivant qui commence d’une certaine manière une toute nouvelle vie. The Neon Demon (2016) tourné dix ans auparavant avec Elle Fanning, est donc son tout dernier film avant ce chamboulement survenu dans son existence. Rappelons que Her Private Hell a été présenté à Cannes en Sélection Officielle hors compétition (non en Séance de Minuit, contrairement à ce que précisent ceux qui ne se trouvaient pas au Festival). Bizarrement, le spectateur ne ressent pas de hiatus mais une certaine continuité dans la voie d’une accélération radicale. Her Private Hell paraît certes provenir d’outre-tombe, d’un au-delà du monde réel, mais des signes avant-coureurs de néant étaient déjà perceptibles dans le travail antérieur de Nicolas Winding Refn.

Tandis qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste, ressemblant fort à Tokyo, une jeune actrice, Elle, se prépare au tournage de l’adaptation d’un comic de science-fiction intitulé « Candy Floss », réalisé par le père d’Elle, Johnny Thunders. Ce dernier a épousé l’ancienne meilleure amie d’Elle, Dominique, qui est donc devenue la belle-mère de la jeune femme, ce qui ne va pas sans occasionner heurts et frictions. La ville est soumise à la terreur engendrée par un tueur en série, l’Homme en cuir, qui assassine un soir une femme, en la jetant de la fenêtre de son appartement, en face de l’immeuble d’Elle. En parallèle, dans une dimension temporelle inconnue, a priori quelques décennies plus tôt, un GI américain, K. part à la recherche de sa fille disparue, qu’il pense avoir été kidnappée par l’Homme en cuir.

Avec Her Private Hell, Nicolas Winding Refn semble se psychanalyser lui-même, mettant sur pellicule des rêveries d’outre-tombe qui ont un sens, surtout pour lui, mais ne revêtent guère d’intérêt pour le spectateur lambda.

Tout d’abord, commençons par le point positif. L’esthétique de Her Private Hell est en tous points somptueuse, un croisement improbable entre Suspiria de Dario Argento et Blade Runner de Ridley Scott, mâtiné de Twin Peaks de David Lynch. Nicolas Winding Refn déroule ainsi un éventail d’images obsédantes et fascinantes, dans des tons essentiellement bleus et roses, virant parfois au rouge, le tout plongé dans une brume fantomatique et mystérieuse. Le film se situe dans un au-delà du réel, une zone placée hors du temps, maniériste, expressionniste et artificielle (comme l’intelligence), dans une science-fiction chimérique, qui rappelle un peu le cinéma post-post-moderne de Bertrand Bonello, Bertrand Mandico ou Lucile Hadzilalilovic.

Reposant sur de très belles images, tout comme le Megalopolis de Francis Ford Coppola, ce cinéma peut aussi apparaître comme largement fumeux et creux, s’il ne repose pas sur une structure narrative suffisamment solide. Ce n’est malheureusement pas le cas ici. On tombe alors dans le travers du cinéma du visuel stigmatisé par Serge Daney, ou de celui des imagiers, aka les cinéastes des « belles images », où la forme se substitue au fond. A l’intérieur de cet univers fantasmatique et ultra-référentiel nourri par de nombreuses influences (Santa Sangre de Jodorowsky, pour le côté filial, Argento pour le côté giallesque et l’accent sur la direction artistique, très inspirée par Suspiria, Lynch pour l’aspect sensoriel et sonore, certains plans faisant directement référence à Twin Peaks Fire Walk with me ou à la série Twin Peaks, une extrême lenteur des plans empruntée à Andrei Tarkovski ou Apichatpong Weerasethakul, sans la profondeur du contenu mystico-spirituel des deux ), la thématique du film, certes extrêmement personnelle, fonctionne sur la coexistence dramaturgique entre d’une part, le conflit Elle-Dominique en marge du tournage du soap de SF dirigé par Johnny Thunders, et d’autre part, cette quête du soldat K. de sa fille disparue, qu’il recherche entre deux bastons d’arts martiaux, dans un passé indéterminé. Les deux parties du film alternent, se juxtaposent, voire se superposent mais ne fusionnent pas sauf à la fin dans une atmosphère de rêve/cauchemar d’outre-tombe. Le spectateur peut légitimement peiner à percevoir le lien entre ces deux parties ne se situant pas dans la même capsule temporelle, hormis la présence inquiétante et meurtrière de l’Homme en cuir, même si le raccord entre les deux parties se font assez naturellement au moyen d’objets (une cigarette allumée au bord des lèvres, un briquet au nom de Private K, des gants en cuir) ou de mots prononcés pendant le sommeil d’Elle (« daddy »).

Pourtant il ne faut pas être particulièrement fin pour comprendre que le soldat K parti à la recherche de sa fille disparue, c’est bien évidemment l’image du père fantasmée par Elle dans ses rêves ou cauchemars, une image bien différente du père absent ou indifférent, une représentation idéale qui montrerait un père soucieux de sa progéniture et prêt à lui sacrifier sa vie. K., contrairement à Johnny Thunders qui se contente de filmer et de ne pas être souvent là, donne de sa personne dans ses combats sanglants qui font de lui aux yeux de Elle un héros. Par conséquent, le film va s’efforcer de montrer comment le père va passer d’un mode passif à un mode actif, et anéantir l’antagoniste, l’Homme en cuir, (avec l’aide non négligeable de sa fille).

Si à force de réflexions, le film apparaît en définitive clair dans sa construction alambiquée, il ne paraît pas pour autant satisfaisant, tant cette démonstration d’amour filial se fait finalement au détriment de l’émotion, en fonction d’un rythme cinématographique, dévitalisé, avançant à deux à l’heure, un peu au même rythme que le coeur de Nicolas Winding Refn en 2023. Car Her Private Hell, même s’il s’agit d’un film très personnel, une sorte de lettre d’un père à sa plus jeune fille, (ce qui ne procure absolument aucune garantie quant à sa réussite), ne semble jamais sortir d’un brouillard artistique qui nuit fortement aux intentions de l’auteur. Les dialogues sont ici énoncés de manière volontairement anti-naturaliste et horriblement artificielle qui nuit à la potentielle immersion dans l’univers fictionnel mis en place. Ainsi, par exemple, quand les actrices du film aboient sans raison, il s’agit d’une reprise d’une scène du pilote de Twin Peaks où Bobby et Mike son acolyte, en prison, aboient de manière agressive et dangereuse. Mais sans la notion d’agressivité, la scène perd tout son sens et tombe à plat, devenant une incongruité ridicule. Une bonne partie du film est ainsi à l’avenant. Néanmoins il existait déjà dans la mise en scène de Nicolas Winding Refn des signes avant-coureurs de ce néant terrifiant. Only God forgives se situait déjà sur une pente très descendante, avec son intrigue abracadabrantesque. Dès ce film, s’est mise en place une esthétique de la lenteur assez pesante, à laquelle échappait en grande partie The Neon Demon, grâce à la vivacité naturelle d’Elle Fanning et la thématique assez appropriée, mais à laquelle ont déjà souscrit les deux séries réalisées par Refn pour des plateformes, géniales pour les happy few, soporifiques pour la grande majorité des autres.

Par conséquent, avec Her Private Hell, Nicolas Winding Refn semble se psychanalyser lui-même, mettant sur pellicule des rêveries d’outre-tombe qui ont un sens, surtout pour lui, mais ne revêtent guère d’intérêt pour le spectateur lambda, se projetant dans une image de père qu’il souhaiterait être pour une fille qui s’est éloignée du fait d’une séparation. Néanmoins il confirme sa capacité inentamée pour produire des images quasiment iconiques et filmer des séquences d’action traumatisantes. Mais cette capacité ne fonctionne à plein que lorsqu’il dispose d’un contenu à la hauteur (Pusher, Drive, The Neon Demon), Il faut donc espérer que Refn, en s’appuyant sur la structure scénaristique éprouvée de Maniac Cop, nouveau projet en forme de remake du film de William Lustig, pourra en profiter pour revenir à son meilleur niveau.

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RÉALISATEUR : Nicolas Winding Refn 
NATIONALITÉ : américaine, danoise
GENRE : thriller, drame
AVEC : Sophie Thatcher, Charles Melton, Kristine Frøseth, Havana Rose Liu
DURÉE : 1h49
DISTRIBUTEUR : The Jokers
SORTIE LE 23 septembre 2026