Avec Une affaire turque, son premier long métrage, Hüseyin Aydin Gürsoy s’attaque à un sujet à la fois intime et politique : celui de l’identité, de l’intégration et du poids des origines dans une société française qui prétend volontiers avoir dépassé ces questions.
À travers Mathieu, avocat d’affaires brillant et ambitieux, le réalisateur raconte le parcours d’un homme qui a réussi à force de travail, mais dont la réussite s’est aussi construite sur une forme de rupture avec son milieu d’origine. Lorsque l’arrivée d’un jeune Turc en situation précaire vient bouleverser son existence, le personnage se retrouve confronté à un passé et à une communauté dont il pensait s’être définitivement éloigné.
Le point de départ est particulièrement intéressant parce qu’il permet au film de ne pas réduire la question de l’intégration à un simple débat de société. Elle est ici vécue de l’intérieur, à travers les contradictions d’un personnage qui a fait le choix de l’assimilation sociale et professionnelle. Mathieu n’est pas un homme qui aurait échoué à s’intégrer : il représente au contraire une forme de réussite. Avocat reconnu, il évolue dans les milieux privilégiés du monde des affaires et travaille sans relâche dans l’espoir de devenir associé d’un prestigieux cabinet parisien. Mais cette ascension a un coût. Pour parvenir à cette position, il s’est éloigné de sa famille, de sa culture et, plus largement, de la communauté dont il est issu. Mathieu voudrait croire que ses compétences et son travail suffisent à définir son identité. Pourtant, son environnement professionnel continue à le renvoyer à ses origines. Le film montre ainsi qu’il peut être difficile pour certains Français issus de l’immigration de se débarrasser du regard que les autres portent sur eux. Mathieu se trouve placé entre deux mondes. Il n’est plus vraiment celui de sa famille et de sa communauté, mais il n’est pas non plus totalement accepté par celui auquel il aspire. Son parcours devient alors celui d’une deuxième génération confrontée à une question particulièrement douloureuse : jusqu’où faut-il s’éloigner de ses origines pour être considéré comme pleinement intégré ?
Cependant, le scénario utilise un ressort plus classique pour faire émerger ces interrogations : celui du thriller judiciaire et de l’affaire de corruption
Cependant, le scénario utilise un ressort plus classique pour faire émerger ces interrogations : celui du thriller judiciaire et de l’affaire de corruption. Le jeune homme turc que Mathieu accepte d’aider va progressivement l’entraîner dans une histoire qui menace directement sa carrière et tout ce qu’il a construit. Cette mécanique narrative permet au film de maintenir une tension constante et de donner un rythme efficace au récit. Une affaire turque sait ainsi rester accessible et relativement prenant. Mais cette efficacité a aussi son revers. Le film, très (trop ?) classique, ne surprend pas toujours là où il aurait pu prendre davantage de risques. Les étapes du récit sont relativement prévisibles et l’intrigue de corruption finit parfois par donner l’impression d’être davantage un moyen de faire avancer le scénario qu’un véritable objet de réflexion. Le dernier acte est particulièrement problématique. En voulant intensifier la tension et apporter une résolution spectaculaire, le film s’engage dans une direction qui paraît moins crédible et affaiblit quelque peu la cohérence de l’ensemble. Cette dernière partie aurait gagné à être plus sobre, voire plus ambiguë. Ceci est d’autant plus regrettable que le film est plus convaincant lorsqu’il s’intéresse aux dilemmes personnels de Mathieu qu’à la mécanique du thriller.
La réussite du film repose également sur son interprétation.
La réussite du film repose également sur son interprétation. Lionel Erdogan apporte à Mathieu une certaine retenue qui convient bien à un personnage partagé entre ambition, fragilité et culpabilité. Il évite notamment de transformer son personnage en héros irréprochable : Mathieu est aussi un homme qui a fait des choix, parfois discutables, et dont les convictions sont mises à l’épreuve lorsque son passé revient le rattraper. Face à lui, Charles Berling est très convaincant dans le rôle du directeur du cabinet d’avocats. Il incarne avec justesse cet univers professionnel où se mêlent pouvoir, ambition et rapports de domination.
le film est plus convaincant lorsqu’il s’intéresse aux dilemmes personnels de Mathieu qu’à la mécanique du thriller.
Pour un premier long métrage, Une affaire turque témoigne donc d’une volonté manifeste d’utiliser les codes du thriller pour raconter autre chose qu’une simple histoire de corruption. Le film parle finalement davantage de la difficulté à trouver sa place que de l’affaire elle-même. Il évoque avec justesse les fractures de l’identité et les paradoxes de l’intégration, tout en dressant un portrait critique de la société française. S’il ne révolutionne ni le thriller judiciaire ni le film social, Une affaire turque demeure une œuvre imparfaite mais pertinente, qui trouve sa véritable force dans le portrait d’un homme ayant voulu s’affranchir de ses origines avant de comprendre qu’elles continuent, malgré lui, à faire partie de son histoire.
RÉALISATEUR : Hüseyin Aydin Gürsoy
NATIONALITÉ : France
GENRE : Thriller
AVEC : Lionel Erdogan, Charles Berling, Metehan Aygün
DURÉE : 1h32
DISTRIBUTEUR : Paname Distribution
SORTIE LE 12 août 2026


