© Tandem films
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La Gradiva : Lis ta lie

Marine Atlan vient de l’image avant de venir du récit. Cheffe opératrice remarquée du Ravissement d’Iris Kaltenbäck et de L’Engloutie de Louise Hémon, elle signe avec La Gradiva un premier long métrage qui vient d’être consacré par le Grand Prix de la Semaine de la Critique. Le film s’organise comme une fleur dont chaque pétale referme un visage : un centre, Toni, et trois corolles qui ne cessent de graviter autour de lui sans jamais s’y fixer — Suzanne, Madame Mercier, Jame — auxquelles s’ajoute, en toile de fond continue, la classe entière, dont même les rôles les plus discrets suffisent à faire groupe, à faire classe.

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Cette gravitation se déploie dans un paradoxe de rythme que peu de films sur l’adolescence assument jusqu’au bout : cinq jours de voyage scolaire, dilatés jusqu’à l’ennui, puis compressés par des urgences soudaines — la vie de ces jeunes comme un long fleuve intranquille. On glande, on traîne dans les rues de Naples, on s’ennuie aux explications de la professeure, on attend que quelque chose arrive, une éruption ; et puis on court, on bascule, on s’excite, le temps se resserre sans prévenir.

C’est sans doute là que se loge la réussite la plus singulière du film : avoir su filmer une jeunesse comme un sol vivant plutôt que comme une surface lisse, capable d’ennui et de précipitation, de légèreté et de strates enfouies, sans jamais qu’une de ces qualités n’écrase les autres.

Dès l’ouverture, le compartiment de train condense cette économie du désir circulant qui irriguera tout le film. Jame fait l’amour avec une camarade ; Toni l’observe, traversé par un sentiment qu’il ne nommera jamais frontalement ; Suzanne, à quelques mètres, regarde Toni regarder Jame, dans un jeu de regards en cascade où chacun semble vouloir ce que l’autre possède. Atlan ne hiérarchise aucun de ces désirs : elle les fait coexister comme un fait de mise en scène, non comme une intrigue à dénouer.

Les adolescents de La Gradiva échappent ainsi aux fonctions dramatiques qui tiennent d’ordinaire lieu de personnage dans le teen movie : leurs désirs sont mouvants, leurs personnalités en cristallisation, capables de contredire en une scène ce qu’elles affirmaient dans la précédente. Comme dans Mektoub, My Love de Kechiche, toutes proportions gardées, le film sait agencer dans un même geste la tristesse, la joie et la mélancolie — ce sont des œuvres où la vie, simplement, explose, sans qu’aucun affect ne vienne neutraliser les autres. Cette vitalité s’accompagne d’une intelligence prêtée aux personnages qui tranche avec le genre : aucun n’est jamais réduit à sa maladresse ou à son ignorance, chacun perçoit, à sa manière, ce qui se joue autour de lui, quitte à ne pas savoir encore le nommer. Cette justesse-là doit sans doute beaucoup aux jeunes acteurs eux-mêmes, non-professionnels associés à l’écriture de leurs propres répliques, dont le jeu semble avoir nourri en retour la précision du scénario. Le film évite ainsi toute condescendance : il les laisse se chercher, parfois maladroitement, sans jamais se substituer à eux pour formuler ce qu’ils ne savent pas encore dire

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La Gradiva ouvre d’ailleurs son récit non sur les ruines, mais sur quelques photographies plus intimes : le visage souriant de la grand-mère de Toni, un sourire qui retient autant qu’il donne à voir. Cette image-seuil installe d’emblée la tension qui travaillera tout le film, entre vie et pétrification : la photographie comme un pouvoir, qui figerait elle aussi, à sa façon, ce qu’elle prétend conserver. Face aux statues du musée archéologique, le regard ne va plus seulement des adolescents vers l’antiquité : il semble aussi revenir, en sens inverse, de la pierre vers les corps vivants — comme si les figures mythologiques, à leur tour, dévisageaient ce qui continue de battre devant elles. Ce renversement-là vaut mieux qu’une simple sidération touristique : il fait du musée un lieu où des corps encore fragiles se sentent jugés par une éternité qui pourtant ne leur demande rien. Le sol lui-même est fait de strates, comme les personnages qui le traversent. Toni porte en lui une strate qu’il n’a pas choisie — l’histoire fragmentaire d’une grand-mère napolitaine, domestique amoureuse d’un aristocrate disparu dans le séisme de 1980, dont l’écho a fêlé sa propre mère. Venir d’un lieu qu’on n’a jamais habité, porter une mémoire qui n’est pas tout à fait la sienne, sentir qu’on est d’ici sans y être de plein droit : cette condition d’exil intérieur, le film la murmure sans jamais l’asséner, jusqu’à la dédicace qui clôt le générique — adressée à celles et ceux qui viennent d’ailleurs, et où l’on reconnaît, en creux, la propre condition de la réalisatrice, fille d’un père tunisien dans un pays qu’elle n’a jamais foulé.

Les trois autres pétales portent leur propre dépôt. Jame cherche dans l’accumulation des conquêtes ce qu’aucune d’elles ne lui donnera jamais vraiment. Madame Mercier, tout entière vouée à son métier, semble n’avoir personne à qui transmettre ce qui, chez elle, excède la salle de classe. Suzanne, elle, fixe par le dessin ce qu’elle ne peut retenir autrement : à l’encre rouge, elle reproduit sans relâche les corps de ses camarades qu’elle observe, comme si représenter revenait à conjurer la fuite de ce qu’on désire. Chacun, à sa façon, lit sa lie : ce dépôt intime qu’on porte sans toujours le voir, qui trouble l’eau qu’on croyait claire dès qu’on la remue un peu. 

C’est sans doute là que se loge la réussite la plus singulière du film : avoir su filmer une jeunesse comme un sol vivant plutôt que comme une surface lisse, capable d’ennui et de précipitation, de légèreté et de strates enfouies, sans jamais qu’une de ces qualités n’écrase les autres. La Gradiva ne perce aucun mystère — elle en relève les couches, patiemment, et laisse à qui regarde le soin d’y reconnaître, par endroits, sa propre lie.

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RÉALISATRICE :  Marine Atlan
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Antonia Buresi, Julie Sokolowski, Colas Quignard
DURÉE : 2h25
DISTRIBUTEUR : Tandem Films
SORTIE LE 4 novembre 2026