Les salauds pleurent aussi — non, ce n’est pas une citation de Victor Hugo. Ça faisait longtemps que je n’étais pas allé au cinoche, et confession, la durée scorsesienne du film, ainsi que la pub animée façon mini-bande-annonce vue dans le métro — instant vieux schnoque, la plaie, ces trucs —, firent que j’y allais à reculons. Contre toute attente, j’ai trouvé pas mal, et si le film a une qualité, c’est bien celle de ne pas paraître long. Je dis, durée scorsesienne, comme dans les précédentes Illusions perdues, l’influence du pape du Nouvel Hollywood saute aux yeux — on pense à ses œuvres de vieillesse, surtout. Je dis, mini-bande-annonce, celle-ci m’avait donné une fausse impression de grimace, façon DiCaprio en salaud de Wall Street ou de la Flower Moon. Or en sortant de la salle, je regrettais que l’interprétation de Jean Dujardin en salaud de la collaboration fût en réalité si sobre, pour ne pas dire terne. Non que je veuille comparer son talent de comédien à celui de la star américaine, mais je me demande si le film n’aurait pas gagné à davantage de baroque. J’ai du reste le souvenir de jeux d’acteurs plus outranciers dans Illusions perdues, mais Xavier Giannoli marchait peut-être sur des œufs ici face à l’Histoire.
Ce n’est pas ce dont j’ai le plus envie de causer, mais ladite Histoire, ainsi que la conjoncture actuelle, font qu’il est difficile de parler du film en occultant les débats qui s’y rapportent. Et donc, même si son gros biopic est un gros biopic, et pas Le Chagrin et la Pitié, Giannoli semble s’être solidement documenté. Certaines critiques me paraissent injustes — leurs arguments font qu’on se demande si certains commentateurs ne se sont pas sentis personnellement attaqués par le film, du fait que Jean Luchaire était au départ un journaliste de gauche. La question semble par ailleurs être, n’y a-t-il pas le risque que le spectateur trouve les personnages sympas. Autrement dit, le spectateur est-il un idiot. Plus sérieusement, ça rejoint peut-être le manque de grimace que j’évoquais au début. Le film ne montre jamais la barbarie nazie de face, mais le point de vue des salauds. Ceux-ci se goinfrent de petits fours à l’ambassade allemande, mais peut-être aurait-on pu y aller plus fort question goinfrage. De même, les indécentes fêtes orgiaques auxquelles ils se livrent rappellent celles de Babylon, mais en plus figé. C’est peut-être dommage, quoique l’hystérie de Damien Chazelle m’avait tapé sur le système — donc bon, le mec jamais content. Je repense cependant à la scène où Jean et Corinne Luchaire, au sortir d’une énième indécente fête orgiaque, se font arroser de seaux de sang façon Carrie par des résistants, et contre toute attente se mettent à rire. Je me demande si le film n’aurait pas gagné à creuser cette veine grotesque — ainsi qu’à mettre moins de musique partout tout le temps.
Malgré mon accroche, l’empathie que l’idiot de spectateur peut ressentir pour les Luchaire me paraît tout ce qu’il y a de relative. Le père est bel est bien un escroc avide, sa fille une starlette sans cervelle. La tuberculose n’est pas une excuse à leurs errements. C’est cependant, petit a, un fait historique que la mise en scène utilise, sans trop de finesse, pour montrer la pourriture des personnages — gros plans sur leurs glaires sanglantes. Petit b, un élément qui permet de comprendre leur aveuglement égotique. Sartre parlait de fatalisme pour expliquer la collaboration — je cite un intervenant du débat autour du film dans l’émission télé C ce soir. Deux détails pour finir, petit a, la lettre ouverte du père de Jean Luchaire dans le Figaro m’a interrogé, et il s’agit en réalité d’une torsion de la chronologie opérée par le film. Petit b, ce n’est pas la condamnation à mort de Luchaire qui semble injuste, mais la peine plus légère dont écope son ami et complice Otto Abetz. Pourquoi celui-ci fut-il épargné, y a-t-il un historien dans la salle pour nous éclairer.


