L’Affaire Marie-Claire : une affaire de femmes

On pensait la question de l’avortement réglée, tout du moins en France, depuis la loi Veil de 1974. En fait, depuis l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade (1973) de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2022, annulant la dépénalisation de l’avortement, rien n’est moins évident. Cela s’est traduit en particulier en France par une série de films autour de l’avortement, du bon (L’Evénement, Annie Colère) au moins bon (Simone, Le Voyage du siècle). qui documentent l’horreur que fut l’avortement avant la mise en place de la loi Veil ainsi que le parcours de celle qui en fut l’initiatrice. Dans cette chronologie, L’Affaire Marie-Claire occupe le chaînon manquant se situant entre L’Evénement et Annie Colère, soit le récit du fameux procès de Bobigny qui alerta les consciences sur l’avortement grâce à une avocate féministe extraordinaire, Gisèle Halimi. Mis en scène de manière classique et efficace, sans prouesses ni esbroufe, par des acteurs-réalisateurs, Lauriane Escaffre et Yvo Muller, L’Affaire Marie-Claire est un film de procès honnête qui rend surtout un hommage appuyé au talent exceptionnel d’une avocate visionnaire.

Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est accusée d’avoir avorté illégalement. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l’ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, fait un pari fou, insensé : elle leur demande de ne pas plaider coupable. Gisèle va faire ce qui n’a jamais été fait auparavant, elle va accuser et attaquer la loi, au risque de tout perdre.

L’Affaire Marie-Claire a donc pour utilité essentielle de faire comprendre au grand public d’aujourd’hui une époque soi-disant révolue, de présenter les signes avant-coureurs d’un bouleversement sociétal qui allait déboucher sur la loi Veil, et de rendre hommage à une femme exceptionnelle, avocate de toutes les femmes en détresse.

Aujourd’hui, il semble loin le temps (l’Occupation) où une femme ayant aidé à avorter se retrouvait condamnée à mort et destinée à mourir sur l’échafaud (Une Affaire de femmes, de Claude Chabrol, 1988). Pourtant il y a un peu plus de cinquante ans, une jeune fille de seize ans, violée et dénoncée par son propre violeur (sic), se retrouvait encore accusée d’enfreindre une loi datant de 1920 sur l’avortement illégal. A l’époque, seules les privilégiées pouvaient se rendre dans une clinique en Suisse pour bénéficier du confort médical devant entourer cette opération délicate. Les autres, comme Marie-Claire Chevalier, se faisaient assister par des femmes dépourvues de véritable qualification médicale, et risquaient leur vie, en pratiquant cette intervention risquée. Pourtant, pour ne pas rester fille-mère ou mère célibataire, surtout lorsqu’on manque d’argent et se trouve dans l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire, l’avortement demeurait la seule solution, au risque de perdre la vie.

Heureusement, la sororité existait déjà. C’est donc grâce à l’aide de sa mère et des amies de sa mère, que Marie-Claire Chevalier parvint à surmonter cette épreuve, bien que subissant une hémorragie qui aurait pu mal tourner. La double peine, c’est qu’en plus de la souffrance physique, Marie-Claire dut endurer le rejet social, en étant arrêtée pour son « crime ». C’est donc le récit de ce procès historique qui se trouve au coeur de L’Affaire Marie-Claire, présenté cette année en séance spéciale hors compétition au Festival de Cannes.

Il ne faudra pas attendre de ce film des effets de cinéma exceptionnels. Il repose sur une mise en scène simple et claire, complétement dépourvue d’artifices sophistiqués et d’arabesques savantes. La plus grande réussite du film réside dans le portrait complexe de Gisèle Halimi, avocate féministe, qu’on pourrait qualifier aujourd’hui de transfuge de classe, qui se bat dans un monde d’hommes pour faire triompher la parole des femmes, y compris contre des femmes qui appartiennent à l’ancien monde (sa propre mère qui ne l’a jamais comprise et reste soumise au modèle patriarcal, son assistante Colette, interprétée savoureusement, avec beaucoup de présence, par Lauriane Escaffre, la co-réalisatrice elle-même du film).

L’Affaire Marie-Claire, c’est donc surtout un hommage à Gisèle Halimi qui a su faire de ce fait divers une affaire nationale, en demandant des témoignages d’hommes et de célébrités, et à ses clientes de ne pas plaider coupable et en décidant d’attaquer de front la loi archaïque de 1920, Nonobstant leurs positions opposées sur le cas israélo-palestinien, ce qui a malheureusement déclenché une polémique stérile, Charlotte Gainsbourg, en incontestable grande actrice, parvient à incarner parfaitement cette femme hors du commun, qui sut s’attirer, au-delà des inimitiés et des oppositions, l’admiration de beaucoup. Intuitive, intelligente et souvent géniale, elle sait réagir à la seconde près et comprendre finement les motivations psychologique de chacun, ainsi par exemple pour le médecin catholique père d’une jeune fille qui a le même âge que Marie-Claire. L’Affaire Marie-Claire a donc pour utilité essentielle de faire comprendre au grand public d’aujourd’hui une époque soi-disant révolue, de présenter les signes avant-coureurs d’un bouleversement sociétal qui allait déboucher sur la loi Veil, et de rendre hommage à une femme exceptionnelle, avocate de toutes les femmes en détresse.

3

RÉALISATEURS :   Lauriane Escaffre et Yvo Muller 
NATIONALITÉ : française
GENRE : thriller, historique, judiciaire
AVEC : Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois, Saül Benchetrit
DURÉE : 1h42
DISTRIBUTEUR : Gaumont Distribution
SORTIE LE 4 novembre 2026