Comme la plupart des institutions (le Musée du Louvre, l’Opéra de Paris, le Vatican, etc.), la Comédie-Française impressionne et fascine, par le travail qui y prend place et qu’on imagine sans peine, ainsi que par le secret de ses coulisses intrigantes. Pauline Clément, pensionnaire de la Comédie-Française depuis une dizaine d’années, a eu l’idée de dépoussiérer l’image patrimoniale et imposante du lieu par des petites pastilles comiques sur une plateforme qui ne vit jamais le jour. Ne se décourageant pas pour si peu, elle pensa ensuite faire une série télévisée autour de la Comédie-Française, avec ses compères de Canal Plus, Bertrand Usclat et Martin Darondeau, auteurs de la pastille humoristique Broute, à laquelle elle participe régulièrement. Malheureusement le projet ne trouva jamais de financement jusqu’à ce que les producteurs Mathieu et Thomas Verhaeghe (Atelier de Production) leur proposèrent d’en faire finalement un film. De là est donc né De la Comédie-Française, comédie ébouriffante qui a raflé pas moins de quatre prix au Festival de l’Alpe-d’Huez, dont le Prix spécial du jury et le Prix du public.
En arrivant à la Comédie-Française, très enthousiaste quelques heures avant la toute première représentation de Macbeth de William Shakespeare qu’elle doit mettre en scène, Nina Cardi va rapidement déchanter. Tout d’abord elle ne trouve pas son badge d’accès mais ce n’est que le début d’une suite de déconvenues : une actrice principale qui fait défection, un triangle amoureux dans la distribution, dont le mari est évidemment le dindon de la farce, une doyenne qui fume des substances illicites, un enfant qui lui est laissé par un ex-conjoint qui part en tournée, des problèmes techniques en pagaille…Il ne lui reste que quelques heures pour essayer de régler toutes ces difficultés car elle doit respecter la sacro-sainte règle de la Comédie-Française : on n’annule jamais une première!
Attachante, fragile, émouvante, vulnérable, irrésistible, Pauline Clément s’impose ici comme une vraie tête d’affiche comique qui manquait au cinéma français.
Ce n’est pas la première fois qu’un cinéaste filme les coulisses de la Comédie-Française. Souvenons-nous en effet de Guermantes, l’excellent film de Christophe Honoré qui orchestrait une mise en abyme entre réalité et fiction sur la vie des comédiens de cette institution. L’ambition de Bertrand Usclat et Martin Darondeau est plus modeste car s’affichant d’emblée du côté de la fiction, mais non moins noble car il s’agit de faire rire de la maison de Molière, sans que cela soit à ses dépens. Mission réussie car le film rend hommage à la beauté luxuriante et incontestable du lieu, tout en étant d’une redoutable efficacité comique, même si certains pourront regretter une certaine forme de retenue qui ne dérive absolument pas vers le trash. Mais trash et Molière n’auraient sans doute pas fait bon ménage.
Nonobstant l’abattage comique, très efficace, Darondeau et Usclat touchent également très juste en de nombreux points : lorsque la costumière évoque le corps modifié des actrices par le temps, ou bien quand Nina doit assumer une position de cheffe en arrêtant de vouloir paraître gentille pour tous, – description bien plus crédible que la metteuse en scène de L’Objet du délit, caricature d’un wokisme volontairement considéré comme stupide, ce qu’il n’est pas -, ou encore la difficulté pour Nina de concilier vie familiale et vie professionnelle., ou enfin quand la maquilleuse rajeunit le mari de sorte à ce qu’il paraisse trente ans….Néanmoins ils loupent un peu le coche en fin de film en ne confiant pas aux excellents Sefa Yeboah et Sephora Pondi (l’autrice d’Avale, l’un des meilleurs premiers romans de 2025) des rôles dans la distribution de Macbeth de Shakespeare et les cantonnant à des emplois subalternes, reproduisant ainsi une division étrange et bien trop souvent réitérée entre l’entre-soi blanc et la « négritude » reléguée à l’accessoire.
Le point fort de De la Comédie-Française se trouve également être sa limite, sa brièveté (1h11), ce qui implique que la tension comique y est particulièrement soutenue et dégraissée, ce qui ne permet pas de s’ennuyer. Mais elle laisse également le spectateur sur sa faim, puisque quarante-cinq minutes supplémentaires n’auraient pas forcément été superflues et auraient permis d’approfondir davantage les personnages. On peut déceler dans cette concision une influence de Yannick de Quentin Dupieux, remarquablement court de la même manière et produit par les mêmes producteurs Mathieu et Thomas Verhaeghe. Mais De la Comédie-Française est sans doute l’éclatante confirmation d’une comédienne qui atteint ici un bel épanouissement, Pauline Clément, petite soeur de Lisa Kudrow ou de Frédérique Bel, déjà vue et remarquée dans certains Tolédano-Nakache (Le Sens de la Fête, Hors normes) et plus récemment cette année en rôle principal dans Une Fille en or. Attachante, fragile, émouvante, vulnérable, irrésistible, Pauline Clément s’impose ici comme une vraie tête d’affiche comique qui manquait au cinéma français. Néanmoins, De la Comédie-Française, est-ce vraiment du cinéma? Pas vraiment, par l’enchaînement des séquences, le filmage efficace et fonctionnel et la légèreté apparente du sujet, l’oeuvre se rapprocherait davantage d’une série comme Dix pour cent, ce qui pourrait, en fonction du succès du film, permettre au projet de retourner à sa nature originelle de série. Est-ce pour autant une raison pour bouder notre plaisir? Franchement non car les comédies réussies, dépourvues de vulgarité, sont si rares qu’il convient d’en saluer ici une, plus qu’honorable qui rend un bel hommage au théâtre et à l’esprit collectif de la troupe de la Comédie-Française.
RÉALISATEUR : Martin Darondeau et Bertrand Usclat
NATIONALITÉ : française
GENRE : comédie
AVEC : Pauline Clément, Laurent Stocker, Marina Hands, Julien Frison, Adeline d'Hermy, Danièle Lebrun, Sefa Yeboah et Sephora Pondi
DURÉE : 1h11
DISTRIBUTEUR : Zinc Films
SORTIE LE 22 juillet 2026


