Un sein écrasé entre les plaques d’un mammographe, avant même qu’on ait vu le visage qui va avec : Viva s’ouvre sur ce geste d’écrasement, littéral d’abord, puis bientôt métaphorique, tant le film va décliner cette sensation à toutes les échelles. Le visage, c’est celui de Nora — jouée par Aina Clotet elle-même, qui signe ici son premier long-métrage à quarante ans — en rémission d’un cancer du sein. À la suite de cet examen, sa médecin réclame une ponction. Nora ne répondra pas. Tout le film naît de cette esquive initiale, une politique du déni qui, faute de pouvoir s’exercer sur la maladie elle-même, va se déplacer sur chaque pan de son existence.
Cet écrasement, chez Clotet, n’est jamais seulement médical : il se loge jusque dans le travail de Nora, chercheuse au laboratoire de biologie dirigée par son père, où l’on planche sur le rajeunissement cellulaire et la promesse de vivre jusqu’à cent vingt ans en bonne santé. Sa mère, psychologue, l’écoute professionnellement sans jamais vraiment l’entendre. Tout, autour de Nora, théorise la maîtrise du corps et du temps, sans qu’aucun de ces savoirs ne sache rien faire de sa peur.

Viva est un premier long-métrage foisonnant, brouillon, généreux jusqu’au débordement, qui change sans cesse de ton, et ce désordre formel finit par épouser celui de Nora elle-même
C’est dans ce climat de sursis que surgit Max, jeune danseur et DJ, cousin de la meilleure amie de Nora, qui ne sait pas plus où il va qu’elle ne sait où elle en est. Même si elle s’y refuse, le jeunot l’obsède au point de remplacer tous les visages de l’amphithéâtre où elle enseigne. Clotet filme cette intrusion fantasmatique avec une franchise qui évite l’élégance facile du fantasme romantique : ce qui attire Nora vers Max, ce sont des rapports fiévreux, humides, là où ceux avec Tom sont filmés comme un mouvement qui ne produit rien. Ne plus savoir à quel saint se vouer, c’est peut-être cela : ne plus savoir, non plus, à quel homme s’abandonner, ni à quelle version de soi-même rester fidèle. Le film matérialise cet écartèlement jusque dans les objets. Dans l’ancien appartement de Nora et Max, des attrape-mouches pendent au plafond, et une scène entière s’attarde sur ses cheveux qui s’y prennent malgré elle. L’image dit, mieux qu’aucun dialogue, l’impossibilité du choix : se dégager d’un piège, c’est immanquablement se prendre dans l’autre.
Avec Max, Nora redevient jeune en redevenant insouciante : fête foraine, barbe à papa, sexe permanent. Mais la mort ne quitte jamais le cadre. Elle est dans le corps mutilé de Nora, dont le film filme la cicatrice sans pudeur ni fétichisme. Elle est aussi dans sa relation à sa grand-mère vivant à l’Ehpad, dont la présence douce et lucide contraste avec sa propre fuite en avant : c’est elle qui s’apprête à mourir, et le lien entre les deux femmes, fait de patience là où tout le reste du film est vitesse, en devient d’autant plus émouvant. Des bonnes sœurs glissant le long des murs de l’Ehpad, la Faucheuse sur leurs pas, hantent ces scènes en images hallucinées : l’épée de Damoclès suspendue depuis l’ouverture finit par prendre forme humaine.

Cette tension entre vitalisme et angoisse rapproche Viva d’un certain cinéma de l’effondrement intime, à la manière d’Avant l’effondrement d’Alice Zeniter, où l’urgence individuelle se love dans une urgence plus large, ici climatique, ces sécheresses dessinant en creux une Catalogne au bord de la rupture, comme le corps de Nora.
Viva est un premier long-métrage foisonnant, brouillon, généreux jusqu’au débordement, qui change sans cesse de ton, et ce désordre formel finit par épouser celui de Nora elle-même, qui ne veut, dit-elle, que « vivre sa vie avec passion ». Clotet ne s’épargne rien : dans les scènes de sexe, frontales, dénudées, elle filme aussi bien le plaisir avec Max que le corps qui se rétracte avec Tom, jusqu’à cette scène de vomissement, presque burlesque, sur le corps de son compagnon. Le corps dit non quand les mots n’osent pas, et c’est tout le projet du film : faire du dérèglement des sentiments un symptôme aussi lisible que celui de la maladie. Le plan final, Nora allongé, chemisier ouvert, cicatrice du sein retiré offert au soleil, scelle cette logique : non plus écrasé entre deux plaques de métal, mais exposé, vivant.
RÉALISATRICE : Aina Clotet
NATIONALITÉ : espagnole
GENRE : comédie dramatique
AVEC : Aina Clotet, Marc Soler, Naby Dakhli
DURÉE : 1h53
DISTRIBUTEUR : Haut et Court
SORTIE LE 21 octobre 2026


