Pourquoi suis-je allé voir ça, la question se pose. Discussion quelques semaines auparavant avec une collègue et néanmoins amie, aller voir des films de boulot, ça ne fait jamais envie. Qui plus est dans ce cas — reconstitution des circonstances de l’assassinat de Samuel Paty, pour ceux d’entre vous qui ne seraient pas au courant —, où le spectre du racolage et de l’obscène se faisait craindre. Or, peut-être justement parce que je m’attendais au pire, j’ai trouvé pas mal. Le cinoche français rattrape-t-il son retard sur l’américain, souvent balèze pour s’emparer de l’actualité, who knows. Le début fait pourtant peur, avec voix off du fantôme de Paty qui nous cause d’outre-tombe. Mais à part ce faux pas, auquel s’ajoute l’habituelle BO superfétatoire, ça fait l’effet d’un très bon téléfilm, sobre et tenu. Antoine Reinartz — l’odieux avocat général d’Anatomie d’une chute — campe un Paty Monsieur-tout-le-monde presque effacé. À part à la toute fin — scène de commémoration —, il y a peu de pathos. Le film annonce ce qui l’intéresse dans un carton introductif, il s’agit de montrer l’enchaînement des faits. Résultat, au bout du compte, le titre interroge, car ce n’est pas un abandon de l’enseignant par les institutions qui est décrit, mais au contraire une gestion de crise plutôt correctement faite. Difficile combat entre lenteur et lourdeur des procédures étatiques vs. décentralisation du terrorisme islamiste, qui s’appuie sur la radicalisation d’agents quasi autonomes, et la vitesse des réseaux sociaux.
J’ai balancé quelques lignes plus haut la quasi insulte ’’téléfilm’’, je vois venir les cinéphiles avec leurs gros sabots et leur question, y a-t-il du cinéma dans tout ça. Je dirais oui, quand même un peu. Il est dans les choix de représentation, qui semblent tous mûrement réfléchis. L’assassin Anzorov presque flou, filmé dans un gourbi sinistre comme un dangereux fauve solitaire. Les vitupérations de Chnina, père excité par les mensonges de sa fille et les mauvais conseils du militant intégriste Sefrioui, qui font figure d’anomalies dans la galerie paisible des habitants de Conflans-Sainte-Honorine. Restent en mémoire l’horreur du meurtre, suggéré par des images sèches et brutales mais sans indécence aucune, ainsi que l’effroi de l’infortuné Paty s’endormant avec un marteau posé sur son lit — celui-ci sera retrouvé dans ses affaires par la police. Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à la cuisse de poulet sur le lit de Sigourney Weaver dans La Jeune Fille et la Mort.


